La souffrance continue des universitaires et étudiants irakiens

La situation des universitaires irakiens n’a cessé de se dégrader depuis la mise en place de l’embargo en 1991 contre le peuple irakien. La chute du régime de Saddam Hussein par l’invasion des troupes anglo-américaines aurait pu permettre le renouveau du système universitaire irakien, mais le constat est au contraire catastrophique. Les universitaires irakiens n’ont jamais vécu dans une telle insécurité, le nombre de professeurs assassinés ne cesse de croitre, poussant certains d’entres eux à quitter l’Irak avant de connaître le même sort.

Nous allons tout d’abord revenir à la période de l’embargo qui a limité de manière drastique les moyens des universitaires irakiens et le niveau de l’enseignement supérieur en Iraq en a malheureusement grandement pâti. Les nombreux universitaires n’ont plus eu l’opportunité de profiter des échanges à travers le monde que proposaient les universités pour compléter leur curriculum à la suite des sanctions imposées par l’embargo. Le nombre de scientifiques et de l’élite technique disposant au minimum d’un doctorat qui aurait quitté l’Irak entre 1991 et 1998 s’élèverait à 1400 sur un total de 5400. Cette émigration a bien sûr eu des conséquences néfastes sur la qualité de l’éducation à travers le pays. L’isolement du régime à tous les niveaux a favorisé les alliances tribales et la loyauté au parti au détriment des standards d’éducations. Les moyens mis à disposition pour les universités ont également été réduit de manière significative, en effet toutes les marchandises qui pouvaient faire soi disant « double emploi » n’étaient pas autorisées. L’Irak par exemple ne pouvait importer de graphite pour les crayons pendant deux ans, car elle pouvait également être utilisée dans le cadre de la fabrication d’armes nucléaires. L’embargo interdisait l’importation du papier, de peur de permettre la réalisation de matériel de propagande. En somme l’embargo a eu pour résultat le début du démembrement de l’enseignement supérieur irakien, mais le véritable cauchemar des universitaires a commencé avec l’invasion des troupes américaines et britanniques en 2003.
Les chiffres sont éloquents et indiquent la gravité de la situation sur place. La quasi-totalité, à hauteur de 84%, des infrastructures universitaires irakiennes ont été détruites par la guerre ou sérieusement endommagées par les pillages[1]. Les logements universitaires sont en dans un état de délabrement et ne répondent qu’à 50% des besoins actuels. Plus de 2000 laboratoires scientifiques dans les universités sont en manque cruel d’équipements. De nombreuses bibliothèques ont été pillées ou brûlées telle la bibliothèque nationale à Baghdad ou la bibliothèque des Awqâf, vidant l’Irak d’un patrimoine historique et culturel d’une richesse inestimable.
Le capital humain intellectuel du pays est également attaqué : depuis 2003 dans la seule université de Baghdad le nombre d’enseignants supérieurs assassinés s’élèvent à plus de 80, sur l’ensemble du pays plus de 250 éducateurs ont été assassinés, tandis que des milliers d’autres à travers tout le pays auraient fuis[2]. Les assassinats, les enlèvements et les menaces sur la vie, pour contraindre les universitaires à quitter l’Irak, ne suivent aucune logique religieuse ethnique. Les doigts accusateurs pointent vers les Brigades Badr, les milices armées de la Révolution islamiste en Irak, mais des assassinats ont également lieu dans le nord du pays contrôlé par les milices kurdes. Toutes ces milices opèrent en Irak avec la bénédiction des troupes américaines. Il semble y avoir un modèle de liquidation systématique de la classe moyenne irakienne qui refuse de coopérer avec l’occupation. Cette vague d’assassinats a débuté peu de temps après que les forces d’occupations américaines aient licencié près de 15500 chercheurs, scientifiques, professeurs et enseignants en raison d’un prétendu lien avec le parti Baath. Le personnel universitaire craint qu’une campagne pour priver l’Irak de ses enseignants universitaires ne soit en cours, campagne qui compléterait la destruction culturelle du pays, qui a commencé quand l’armée américaine est entrée à Baghdad.
L’homogénéisation croissante du pays commence de même à s’étendre aux universités. Le ministre en charge de l’enseignement supérieur a du remettre en question le système d’attribution des places, fondé sur un classement en fonction des résultats, pour permettre aux étudiants de s’inscrire dans l’université de leur choix. Certains étudiants de confession sunnite en effet fuient des universités en majorité constitués d’étudiants chiites de Baghdad pour s’inscrire à Mossoul, majoritairement sunnite. Des chiites quittent la province majoritairement sunnite d’al Anbar, pour Baghdad. Cette division ethnique et sectaire contribue à accélérer la fragmentation de l’Irak.

Les universitaires irakiens n’ont cessé depuis 1991 de vivre dans la douleur et la violence. Naguère soumis à la dictature impitoyable du régime de Saddam Hussein, ils sont aujourd’hui la cible de groupes extrémistes à la solde de certains partis politiques qui ne veulent pas être critiqués dans leur gestion du pouvoir. Ces derniers ne veulent pas avoir à faire face à une opposition éclairée multiethnique qui représente la richesse culturelle de l’Irak. C’est sans aucun doute ces professeurs d’universités qui seront les sauveurs de l’Irak de demain par leur capital intellectuel et en formant l’élite de demain. L’université doit remplir sa fonction de dernier rempart à l’intolérance et à la division sectaire, car en cas de défaite c’est toute la société qui s’effondre.
Le penseur grec Platon dans son ouvrage la République avait déjà mis en avant la nécessité de l’éducation à l’antiquité comme la clé de voûte à tout projet politique, l’objectif étant d’amener tous les citoyens au savoir et à la quête de la sagesse. L’éducation deviendra à travers les siècles le moteur de la modernité et de la libération des peuples au niveau intellectuel et national. Le monde Arabe n’y fait pas exception comme le montre l’exemple du réformateur syrien Abdel Rahman Al Kawakibi durant la Nahda, la Renaissance Arabe, qui durant sa vie s’est battu pour la diffusion de l’éducation au sein de la population pour aboutir à une réelle libération et émancipation des individus. Le Droit à l’Education est devenu un droit formel en 1948 lors de son inscription dans la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme à l’article 26 de ce traité, confirmant son importance et sa nécessité pour les générations à venir!

[1] Regional Overview : Arab world 2008
[2] Source Unesco

Leave a Reply

Fill in your details below or click an icon to log in:

WordPress.com Logo

You are commenting using your WordPress.com account. Log Out / Change )

Twitter picture

You are commenting using your Twitter account. Log Out / Change )

Facebook photo

You are commenting using your Facebook account. Log Out / Change )

Google+ photo

You are commenting using your Google+ account. Log Out / Change )

Connecting to %s

%d bloggers like this: