Le voyage du Général Aoun en Syrie : origines et bilan

Le séjour du chef du Courant Patriotique Libre (CPL) Michel Aoun chez son voisin et ancien ennemi syrien marque-t-il l’avènement d’une nouvelle ère dans les relations entre la Syrie et le Liban ? Cette visite du Général succède à celle du Président Sleimane, ainsi que d’autres membres du gouvernement à Damas qui ont également rencontré des hauts dignitaires Syriens. Ces visites, de même que l’accord sur l’échange d’ambassadeurs qui aura normalement lieu ces prochaines semaines, ont permis un léger réchauffement des relations entre les deux pays, malgré les critiques constantes des forces politiques du 14 mars pour tout contact d’officiels libanais avec des dignitaires du régime syrien. Mais il est vrai que le déplacement du Général Aoun en Syrie à une signification particulière au regard de l’histoire. Rappelons-nous la Guerre de Libération contre la Syrie menée par Michel Aoun, à l’époque Général en chef de l’Armée Libanaise et Premier Ministre du Liban, ainsi que ses quinze ans d’exil en France, dû à la Syrie et à ses alliés locaux au Liban. Cet exil durant lequel il ne cessera de condamner la présence Syrienne au Liban et où il sera même à l’origine du Syrian Accountability Act qui demande le retrait des forces Syriennes du pays du Cèdre. Mais pour comprendre cette visite du Général Aoun en Syrie, il est nécessaire de revenir brièvement sur la période écoulée entre son retour au Liban en 2005 et aujourd’hui, ainsi que le rapprochement des points de vue politique entre Damas et Rabieh, siège du CPL.
A son arrivée à Beyrouth en 2005, un véritable « tsunami » populaire s’abat sur le pays pour fêter la venue de Michel Aoun, mais les forces politiques dites du 14 mars, qui ont collaboré avec le régime syrien et qui ont été à la tête du pays pendant quinze ans avant de se retourner contre le pouvoir Baathiste quelques mois avant l’assassinat du Premier Ministre Rafic Hariri en février 2005, craignent cette popularité du Général. Ces derniers, auto proclamés « souverainistes » et appuyés par les puissances occidentales avec à leur tête les Etats-Unis, vont donc frapper d’ostracisme le Général Aoun au niveau politique par sa mise à l’écart du nouveau gouvernement en 2005, malgré la victoire de ce dernier dans les régions chrétiennes en totalisant 70% de ces voix et 21 députés au Parlement. Le général Achkar, membre du CPL, emprisonné par les syriens en 1990, déclara d’ailleurs avant la visite du Général à Damas : « Depuis 2005, nous avons tellement subi de pressions et essuyé de coups de la part de l’autorité en place, que ce que les Syriens nous ont fait subir est devenu secondaire… ». Il faudra les accords de Doha et l’élection du nouveau Président Sleimane en 2008 pour permettre l’entrée dans le gouvernement d’union nationale de 4 membres du CPL. Entre temps ce dernier a signé un Document d’entente avec le Hezbollah en février 2006 avant le déclenchement la guerre de juillet de la même année où le Général Aoun apporte son soutien total au parti de Dieu au nom de l’unité nationale face à l’ennemi sioniste, alors que les dirigeants du 14 mars et ses alliés régionaux, telle que l’Arabie Saoudite, dénoncent l’action aventureuse du Hezbollah et espèrent secrètement sa défaite. La victoire du Hezbollah, où plutôt le non succès d’Israël, et le soutien du CPL à son encontre va sceller le début d’une véritable alliance entre le CPL et le Hezbollah qui se poursuit jusqu’à aujourd’hui. Une véritable collaboration politique entre les deux partis voit le jour et ils se soutiennent mutuellement face aux attaques des forces du 14 mars et internationales.
Dans ces conditions, l’échiquier politique libanais est complètement bouleversé, ce qui aura des répercussions sur les relations entre le Général Aoun et le régime Baathiste. En effet, les positions politique des deux protagonistes vont se rapprocher sans que l’un et l’autre n’abandonne ces principes. Tout d’abord, les dirigeants syriens perçoivent le Document d’entente entre le CPL et le Hezbollah comme une garantie pour la stabilité du Liban et un repoussoir contre les influences étrangères, particulièrement contre les américains. Ainsi, le régime de Damas considère donc l’action du Général comme positive et en faveur de la Syrie, qui, allergique à toute forme d’instabilité et de « complot » à son encontre et surtout à ses frontières, accuse par exemple les forces du 14 mars soutenues par les Etats-Unis, de vouloir organiser des troubles en Syrie à travers certains groupes fondamentalistes sunnite. De même, les deux acteurs se rapprochent par leurs positions nationalistes, soutiennent la Résistance contre Israël au Liban, et condamnent la politique étrangère américaine dans la région, notamment la guerre en Iraq ou son soutien aux forces du 14 mars considérées par les deux partis comme de simples exécutants de l’administration Bush. Les deux protagonistes dénoncent également le rôle néfaste de l’Arabie Saoudite sur le plan politique et dans la diffusion d’un Islam Wahhabite dans leurs pays. Enfin, il existe une volonté des deux côtés de regarder vers le futur, sans nier et oublier les errements du passé, et la volonté d’établir des relations officielles sur des bases seines et transparentes. Le Général Aoun n’oublie pourtant rien des années de répression subie par ses partisans durant la tutelle syrienne sur le Liban et réfute toutes les accusations selon lesquelles la Syrie va restaurer son hégémonie au Liban à travers lui et ses alliés. Il déclare au contraire se rendre en Syrie la tête haute- alors que d’autre y venaient pour recevoir des ordres il y a encore quelques années- pour construire un avenir sain entre les deux pays et permettre d’éviter aux générations futures libanaises de vivre la guerre ou l’oppression. La Syrie elle-même, à travers certains journaux, a reconnu « avoir fait quelques erreurs durant sa présence au Liban » ces derniers mois. La France, très impliquée dans le dossier libanais, salue l’amélioration des relations entre les deux pays.
Le recoupement des positions politiques des deux partis, ainsi que la volonté d’aller de l’avant chez les deux protagonistes sont les éléments pour comprendre le voyage du Général Aoun en Syrie. Ce séjour a été placé sous le signe du début d’une nouvelle ère dans les relations libano-syriennes, l’accueil réservé au Général Aoun au niveau officiel et populaire est impressionnant. Le président syrien Bashar Al Assad s’entretient avec son hôte à trois reprises en cinq jours et déclare que le Général a acquis la sympathie des peuples arabes par ses positions nationalistes et en faveur de la Résistance. Il ajoute que même lorsque le Général était leur ennemi, il était noble et digne. Nombre d’officiels syriens louent les positions politiques du Général et Mme Bouthayna Chaabane, ministre et conseillère présidentielle, déclarant même que son nom est devenu synonyme de loyauté et de franchise. Au niveau populaire, c’est également la liesse : lors d’une rencontre à l’Université de Damas entre le Général et les étudiants, les milles places de l’amphithéâtre ne sont pas suffisantes pour recevoir tout le monde et des écrans géants doivent être installés en dehors de la salle pour suivre l’invité de marque. Le Général a également droit à un bain de foule dans les rues de Damas. Cette même liesse populaire se répétera lors de la visite du Général à Homs et à Alep. L’enthousiasme, l’émotion et le respect envers le Général sont présents partout et tout au long du voyage. Durant tout le séjour, les deux parties ne cesseront à chaque rencontre et à chaque déclaration officielle d’affirmer leur volonté de tourner de la page du passé et travailler pour un avenir des plus prometteurs entre les deux pays.
Ce voyage est également spirituel comme aimera à le répéter le Général : en effet il désire visiter les lieux saints chrétiens de la Syrie, berceau du christianisme et de la foi maronite. Du tombeau de St Jean Baptiste au tombeau de St Maron, il visitera plusieurs sites chrétiens et de nombreuses rencontres sont organisées avec les représentants et membres des communautés chrétiennes. Ses discours plaident pour le rôle important à jouer des Chrétiens d’Orient dans la région et la nécessité de leur présence dans chaque pays arabe car ils sont ici chez eux. Les Syriens de confessions chrétiennes ne cachent pas la sympathie qu’ils vouent au général et du plaisir qu’ils ont à recevoir un Zaim chrétien Libanais. Nous pouvons le constater à travers les mots de cette étudiante : « en tant que chrétienne, je suis fière de vous. Vous avez dit que vous venez en Syrie la tête haute et je peux vous assurer que les chrétiens de Syrie ont aussi la tête haute en vous voyant ».
Mais cela changera-t-il quelque chose aux relations Libano-syriennes ? La question n’est pas anodine à ce moment clé de l’histoire entre les deux pays. L’amélioration des relations entre la Syrie et le Liban ont des avantages clairs pour un certain nombre de dossiers, notamment sécuritaire. En effet, la menace de Fateh el Islam nécessite la collaboration des services de sécurité des deux pays pour traquer les membres du groupe terroristes et les empêcher de commettre tout attentat. De même, un climat plus serein entre Damas et Beyrouth permettra le règlement plus rapide des détenus et des disparus dans les geôles syriennes, ainsi que de la délimitation des frontières. Il est également nécessaire de raffermir et de renouer la confiance entre les deux peuples, si proche l’un de l’autre où chaque famille compte un parent de l’autre coté de la frontière, en essayant de pardonner les exactions de l’armée syrienne au Liban, de même que les nombreuses agressions commises contre les ouvriers syriens après 2005. Au niveau économique, la Syrie qui a développé son propre secteur bancaire, a besoin de l’expertise indispensable des Libanais dans ce domaine, encourageant aussi des relations plus étroites. Tout cela, comme l’affirme le Général dans une atmosphère propice dans laquelle la Syrie est désormais attachée à la souveraineté et à l’indépendance du Liban, et les relations avec elle partent de là.
Cependant, un problème persiste : les forces politiques de 14 mars. Ces derniers en effet basent leur discours politique sur le rejet de toute coopération quelle qu’elle soit avec le régime actuel en Syrie. Ils accusent également cette dernière d’être derrière tous les maux du Liban, notamment d’être responsable de l’instabilité sécuritaire et des nombreux attentats survenus dans le pays. Ils ont fait de leur fonds de commerce leur opposition à la Syrie pour les prochaines élections législatives en s’autoproclamant défenseur de la souveraineté du Liban contre les vassaux de Damas qui sont selon eux le CPL et le Hezbollah. Mais les chefs de file du courant du 14 mars craignent désormais l’arrivée de la nouvelle administration américaine, plus encline au dialogue avec le régime syrien qu’à une opposition pure au régime syrien, ce qui explique le soutien apporté au candidat républicain Mccain, plus prompt à suivre leur ligne politique, alors que la grande majorité des libanais et arabes soutenaient le candidat démocrate Obama.
L’invitation du Général Aoun par le régime syrien fait partie sans conteste de la stratégie d’ouverture de ce dernier vers la Communauté Internationale en prouvant sa bonne foie sur le dossier libanais. Les paroles doivent être maintenant traduites en actes, notamment par la nomination d’un ambassadeur au Liban dans les plus brefs délais et le règlement de certains dossiers sensibles pour les libanais comme celui des disparus et détenus dans ces geôles. Dans ces conditions un réel climat de confiance sera présent entre les deux parties.
En conclusion, nous remarquons que l’aspect le plus révélateur dans le séjour du Général Aoun en Syrie a été sans conteste l’accueil populaire reçu par ce dernier par le peuple syrien à son égard, de même que l’accueil officiel du Président Bashar Al Assad à son hôte libanais, brisant tous les protocoles diplomatiques pour établir des relations solides avec le Général. Un message pour les Libanais ? Le symbole est important et inaugure peut être un avenir plus radieux pour les deux peuples si liés par leur histoire. Un obstacle a été franchi, mais le chemin est encore long…

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