À l’orée du troisième millénaire


À l’orée du troisième millénaire, la faim sévit encore,
Il y a toujours des enfants délaissés, des pleurs et des larmes,
Mettons fin aux guerres, aux superpuissances!
Qu’il n’y ai plus de misères, d’oppressions, et de racisme!
Qui es tu? Je ne te le demande même pas!
Mais ta tristesse m’en dit long sur toi!
Je ne connais pas ta religion, ni ta couleur!
Je sais que tu es mon frère… mon frère dans l’humanité!

À l’orée du troisième millénaire, il y a des expatriés (réfugiés)
Il y a des gens enfermés dans les camps de concentration, voila des années!
A l’aube de cette ère,
Mettons fin à l’injustice, à la peur, que la justice nous unisse !
Qui es tu? Je ne te le demande même pas!
Mais ta tristesse m’en dit long sur toi!
Je ne connais pas ta religion, ni ta couleur!
Je sais que tu es mon frère… mon frère dans l’humanité!

Moi je viens de cette d’Orient terre de croyance !
De nos villages, colorés d’histoire, le Soleil se lève.
D’ici, à tous les peuples, nous adressons un salut !
Ici au rythme de la liberté, une génération passe et une autre lui succède !
Qui es tu? Je ne te le demande même pas!
Mais ta tristesse m’en dit long sur toi!
Je ne connais pas ta religion, ni ta couleur!
Je sais que tu es mon frère… mon frère dans l’humanité!

Ce texte provient du célèbre compositeur Mansour Rahbani, décédé il y a quelques semaines. L’auteur libanais était connu pour ses nombreuses œuvres musicales et théâtrales, il a été à l’origine de la révolution de la musique arabe avec son frère Assi. La première fois que j’ai écouté les paroles de la chanson citée ci-dessus, les phrases m’ont renvoyé à plusieurs sujets, tel que par exemple l’évocation « de gens enfermés dans les camps de concentration » m’a rappelé des images d’hommes et de femmes palestiniens vivant sous l’occupation israélienne ou bien à la misère ambiante qui règne dans le monde par la citation « la faim sévit encore ». Mais c’est particulièrement le refrain de la chanson qui m’a marqué:
« Qui es tu? Je ne te le demande même pas!
Mais ta tristesse m’en dit long sur toi!
Je ne connais pas ta religion, ni ta couleur!
Je sais que tu es mon frère… mon frère dans l’humanité! »
Des paroles qui ont une résonnance des plus actuelles, où les différences de couleurs et de religion peuvent être des fardeaux pour certains ou créer des barrières entre les individus. Cette chanson ouvre le débat sur le concept de citoyenneté et vers façon dont cette notion est représenté au Moyen Orient. Le manque de démocratie n’aidant pas, le concept de citoyenneté a été et est toujours bafoué par des gouvernements qui demandent beaucoup de devoirs et ne donnent que peu de droits.
Le concept de citoyenneté est très souvent lié à la notion de nationalité : ces deux termes interdépendants et interchangeables dans le cadre de l’Etat nation se définissent avant tout comme l’appartenance de l’individu à une communauté politique. Cette appartenance prend forme à travers des droits (sociaux, politiques, culturels) et des devoirs. Cette définition de la citoyenneté est celle généralement donnée et acceptée, mais la citoyenneté n’est pas quelque chose de figée, c’est un concept en perpétuelle évolution. Une réunion de consultation sur le Programme d’éducation à la citoyenneté démocratique du Conseil de l’Europe en 1996, a expliqué sa vision du concept de citoyenneté : « la citoyenneté est une réalité complexe et pluridimensionnelle qu’il faut replacer dans son contexte politique et historique. On ne peut parler de citoyenneté de façon abstraite dans la mesure ou cette idée n’a de sens que reliée aux besoins réels de la société ou à un système politique. La citoyenneté démocratique de manière spécifique renvoie à une participation active des individus au système de droits et de responsabilités qui constitue leur lot commun dans ce type de société ». La citoyenneté est un concept qui va de paire avec la démocratie, mais le concept de démocratie, pour qu’il soit total, doit réunir quatre dimensions vitales pour sa viabilité : politique, économique, social et culturel.
Au Moyen Orient le concept de citoyenneté n’a pas encore atteint sa maturation. Ainsi, la pratique de la citoyenneté ne se fait pas de la même façon pour tous les nationaux d’un pays donné : le système est à deux vitesses selon les confessions. Par exemple, une étude effectuée sur la citoyenneté et l’éducation a été menée fin 2007 au Liban par le ministère de l’Éducation, en collaboration avec le PNUD et le CDR, sur un échantillon de 3111 élèves de la classe de troisième, de 191 enseignants et de directeurs d’établissements, dans les deux secteurs public et privé. Cette étude a permis de situer le degré d’éducation à la citoyenneté des élèves libanais par rapport aux élèves de 28 autres pays, tels que relevés dans une précédente étude internationale menée en 1999 par l’Association internationale pour l’évaluation du cursus éducatif (IEA) et plus particulièrement par rapport à 5 pays : les États-Unis, le Chili, la Belgique, la Grande-Bretagne et Chypre. Il est bon de rappeler qu’au Liban le droit de vote est la règle depuis l’indépendance. Il découle de l’étude, de manière générale, que les connaissances civiques des élèves libanais sont modestes, comparées à celles des élèves des autres pays. Quant à l’application de ces connaissances, elle est carrément très faible, voire la plus mauvaise parmi les élèves des autres pays. De plus, les connaissances civiques locales des élèves libanais ne sont pas meilleures que leurs connaissances civiques internationales, mais nettement plus mauvaises . Les élèves ont montré une nette imprégnation par le système politique et confessionnel actuel. Ils affirment ainsi leur acceptation du système politique basé sur le confessionnalisme, indépendamment du principe du mérite personnel. Ainsi, plus de 75 % de l’échantillon a indiqué que les ministères doivent être distribués à égalité entre les chefs politiques. De même, plus de la moitié de l’échantillon a affirmé que les trois premières positions du pays doivent être distribuées aux trois principales communautés religieuses. Cette étude nous démontre qu’une démocratie ne se limite pas au vote de la population pour le choix de candidats mais qu’une démocratie réunit un ensemble de principes, notamment sur l’égalité des citoyens dans leurs droits et devoirs face à l’Etat.
Au Moyen Orient, l’égalité citoyenne ne va pas de soi à deux niveaux : sectaire et de genre. Le système libanais par exemple repose essentiellement dans la répartition du pouvoir et de l’administration selon les confessions du pays : ainsi le président de la République doit obligatoirement être Maronite et une autre confession qu’elle soit chrétienne ou musulmane ne peut prétendre à ce poste. Il est inscrit dans la Constitution de la République Arabe Syrienne qui se proclame laïque, que le Président doit obligatoirement être de religion musulmane, mettant à l’écart les citoyens de confessions chrétiennes et autres. Dans le cas du Koweit, pour les rares cas d’accès à la citoyenneté, seuls les musulmans ont le privilège de recevoir la nationalité koweitienne.
En pratique, l’appartenance à une groupe religieux a souvent été un pré-requis de la citoyenneté dans la plupart des états arabes. Ils ont ainsi non seulement légalisé une réalité sociale mais ils l’ont de surcroît activement construite en exigeant et en faisant de l’appartenance à une communauté religieuse une nécessité stratégique pour les citoyens. En élevant l’identité religieuse au rang de statut civil, l’Etat a en effet conçu une nation fragmentée en sous-communautés. L’existence et la reconnaissance légale de communautés nationales a parfois conduit les chercheurs à cristalliser les communautés et plus particulièrement les communautés ethniques et religieuses. Ces communautés ne sont cependant pas des entités cohérentes, délimitées ou figées qui partageraient des intérêts communs. Elles sont divisées de l’intérieur par la classe, le statut, la nationalité, l’ethnie, la race et le sexe. Les individus peuvent changer de religion, d’identité ethnique, de nationalité, d’affiliation régionale et d’appartenance de classe.
Au niveau du genre, la majorité des pays du Moyen-Orient, d’Afrique du Nord et du Golfe, seuls les hommes ont légalement le droit de transmettre leur nationalité à leurs épouses non-ressortissantes et à leurs enfants, les femmes elles n’ont pas ce droit, c’est une entorse à l’égalité entre citoyens. Mais cette discrimination touche également les enfants de ces femmes mariées à des non ressortissants du pays. Ces derniers doivent faire face à des complications administratives souvent coûteuses. Les enfants de femmes mariées à des non-ressortissants doivent obtenir des permis de séjours qui doivent être régulièrement renouvelés. Ils n’ont pas accès aux aides sociales, tels que la gratuité des soins de santé et de l’éducation. Ils sont traités comme des étudiants étrangers lorsqu’ils présentent leur candidature pour une université et font souvent face à des restrictions sur le marché de l’emploi.
Ces deux problèmes ont mis en relief la difficulté de la notion de l’égalité de la citoyenneté et la longue bataille qu’il reste à parcourir pour accomplir une égalité en pratique. Mais le plus grand défi sans conteste pour les peuples de la région est certainement la possibilité d’user des droits qui vont de paire avec la citoyenneté. Il est vrai que les régimes du Moyen Orient, qu’ils soient monarchiques ou républicains, ont parfois érigé l’éducation gratuite, la garantie sociale et médicale, et la protection de l’emploi en autant de symboles d’appartenance à la communauté nationale, à un moment donné avant de s’engager dans des politiques libérales remettant en causes ces acquis. Mais, ce faisant, au lieu de créer des citoyens au sens moderne du terme, ces régimes ont produit des sujets politiques qui, pour jouir de leurs peu droits civils et sociaux, dépendent de la bonne volonté de leurs dirigeants.
En conclusion, nous souhaitons ou nous espérons que le texte de Mansour Rahbani serve d’exemple à de nouvelles générations pour imprimer à leur société ce désir de vivre ensemble et de cohésion nationale sur la base d’une citoyenneté lavée de toutes inégalités et nettoyée des préjudices ethniques, sectaires, et de genre. Une citoyenneté pleine et entière où chaque homme et femme se sentent un membre à part entière de sa communauté nationale. Une citoyenneté donc basé sur l’humanisme, comme unique et seul référent.

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