Plaisir du (Bon) Mot et Histoires de Plume

Plumes entremêlées, regards complices et répartie mordante, c’est en toute simplicité que quatre des principaux caricaturistes libanais se sont prêtés au jeu des questions réponses, entourés de leurs œuvres et visiblement heureux de leur visite en Suisse. La discussion, qui s’est tenue le 17 juin 2009 à la librairie arabe l’Olivier, bastion culturel bien connu des amoureux de Genève et du quartier des Pâquis, a réuni autour du dessinateur Suisse Patrick Chapatte, Hassan Bleibel, Saad Hajo, Stavro Jabra et Jean Machaalani.
Ces caricaturistes bien connus des libanais et officiant respectivement dans les quotidiens Al Mustaqbal, As Safir, Al Balad et Al Anwar, ont participé avec quatre autres de leurs compatriotes au projet « Plumes Croisées sur le Liban », en Arabe « Richte wou Richtak », projet soutenu par la Confédération Suisse, et mis en œuvre par Patrick Chapatte. Ces huit dessinateurs de presse se sont pliés avec brio et élégance au défi qui leur a été lancé de réaliser des caricatures autour des thèmes ô combien épineux au Liban des clans et de la politique, du confessionnalisme dans la vie quotidienne et des règles communes au Liban. Ce dernier thème ayant, selon Chapatte, beaucoup tenu à cœur à la Confédération Helvétique, qui, toute à ses valeurs fondatrices, semblait complètement désemparée devant l’individualisme criant de la société Libanaise, pour qui l’écologie et la conservation des biens publics n’est pas la priorité première (Prière d’admirer l’euphémisme).
Lors de la rencontre, Chapatte a expliqué qu’il était généralement aisé de réaliser des projets avec le soutien de la Confédération, la Suisse n’étant pas une puissance colonialiste, « personne ne lui prête de mauvaises intentions » ajoutera même l’artiste.

Au cours de cette rencontre informelle, de nombreuses questions ont été posées, rythmant ainsi cette conversation à bâtons rompus. La question de la censure et de la liberté d’expression au Liban a été largement abordée, avec en filigrane la question que tout artiste ou intellectuel se pose un jour : pouvons-nous critiquer tout et tout le monde ? Pour Stavros, cela ne fait l’ombre d’un doute. En tant que caricaturiste, il convient de n’épargner personne, et le dessinateur prend un malin plaisir à égratigner d’un coup de plume (ou de pinceau) tout homme politique qui lui semble digne de l’être. Ce dessinateur amoureux de son art avoue cependant effectuer une certaine balance : « Quand j’y vais un peu fort avec l’un d’entre eux, je m’arrange toujours pour caricaturer le clan opposé le lendemain ». Fort bien Monsieur Stavros, comme ça, pas de jalousie. Point de vue plus nuancé du côté de son collègue Jean Machaalani, pour qui certaines questions sensibles au Liban se doivent de ne pas être abordées, comme la religion par exemple. Selon ce dessinateur, point n’est besoin de blesser ou de provoquer pour se faire entendre. D’aucuns estimeront qu’une telle prise de position relève de l’autocensure, mais la frontière entre celle-ci et les convictions personnelles est souvent floue, et ce qui sera considéré comme de l’autocensure par certains sera plutôt une sorte de retenue naturelle, ou de respect, pour d’autres.
Cette question de l’autocensure a aussi fait vibrer la salle, d’autant plus qu’il semble quasiment impossible d’échapper à une certaine forme de contrôle dans un pays où la confession et l’appartenance à une communauté sont tout. Cependant, les dessinateurs de presse semblent jouir d’un soutien de la part de leur journaux, ainsi que d’une affection certaine de la par du public. Cette question reste cependant ouverte, car, dans la mesure où ces dessinateurs sont affiliés à un journal, journal qui représente telle ou telle tendance politique, l’objectivité ou la totale impartialité de leurs œuvres semble par-là même quelque peu compromise. Il serait intéressant d’étudier la présence de médias alternatifs au Liban, comme certaines personnes de l’assistance l’ont fait remarquer après la rencontre.
Autre point intéressant qui a été relevé : quant est-il de la question du genre dans le dessin de presse au Liban ? Les femmes ont-elle accès aux même tribunes que leurs homologues masculins ? A cette question, qui semble tenir à cœur aux dessinateurs, Saad Hajo témoigne de la situation de son épouse, Sahar Burhan, dessinatrice de talent qui a dû affronter les exigences et les complications imposées par les « mâles » du milieu artistique et politique, ces messieurs pensant sans doute qu’une femme ne peut comprendre toutes les implications des situations politiques. Cette situation dessert l’art de la caricature dans son ensemble, les femmes apportant une sensibilité et un humour peut-être plus subtil que celui des hommes.

Tous ces questionnements ont été affleurés en environ une heure et demie, ce qui malheureusement ne laisse pas de temps pour des réflexions plus en profondeur. Il ne nous reste plus qu’à demander encore plus d’initiatives telles que celles-ci, au Liban et ailleurs, pour que le Moyen-Orient redevienne cette foire aux idées qu’il a une fois été. A quand une organisation d’intellectuels Moyen-orientaux ? Un consortium de bloggers ? Un cartel d’artiste ? Il nous faut oser critiquer, questionner et déranger, par la plume ou le pinceau, la caméra, l’audiovisuel, les nouveaux médias, et tous les outils auxquels nous auront accès. Permettez-moi de citer ici l’éternel intellectuel, celui qui inspirera encore les systèmes de pensée pendant des siècles, l’immense Jean-Paul Sartre, qui a si justement dit « L’intellectuel est quelqu’un qui se mêle de ce qui ne le regarde pas. » Mêlons-nous de tout.

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