Ou en est la gauche au Moyen Orient ?


Nous vivons aujourd’hui dans un monde dominé par les théories de Huntington du conflit de civilisation, c’est-à-dire la prédominance de l’identité religieuse ou ethnique à toute autre forme d’identité, et de la théorie de Fukuyama qui a annoncé la fin de l’Histoire avec la victoire totale du capitalisme économique sauvage et de la démocratie libérale contre toute autre forme d’organisation politique ou économique. La crise financière et économique mondiale avec ses montants astronomiques perdus dans la sphère financière opaque et les milliers de suppressions d’emplois n’y ont rien fait, le capitalisme sauvage n’est pas remis en cause. Pour calmer le public frustré de cette situation, des mesures de gardes fous sont annoncées dans de grandes conférences tout en sachant qu’elles sont inefficaces et ne constituent que de la poudre aux yeux. De plus, nos sociétés en général ont été les témoins d’un puissant mouvement d’individualisation à travers le monde et à un affaiblissement considérable de la solidarité collective, malgré les efforts de nombreux groupes pour remédier à cette situation
Dans ces conditions, la gauche perd ses références dans certaines régions, et tout particulièrement en Europe où les communistes sont devenus des forces négligeables et où la majorité des socialistes a adopté des politiques économiques libérales, renforcé les mesures sécuritaires et d’immigrations et a remis en cause les acquis sociaux durement obtenus.

De même, nous avons pu observer de manière générale un alignement des forces politiques socialistes sur les positions impérialistes américaines sur les questions étrangères et notamment la Palestine et le Moyen Orient. En Amérique du Sud, c’est le mouvement inverse, l’arrivée des partis de gauche au pouvoir a enfin permis à cette région de sortir de l’influence hégémonique américaine en affirmant son indépendance à travers de nombreuses mesures internes telles que la réappropriation des ressources nationales et la mise en place de politiques de redistribution des richesses beaucoup plus égalitaires. ,Ces politiques n’effacent bien sûr pas toutes les inégalités mais améliorent sans aucun doute la situation des plus défavorisés. Au niveau externe, cette tendance se témoigne par la formation de regroupement tel que l’Union des Nations de l’Amérique du Sud, qui a pour modèle l’Union Européenne ou de l’ALBA, l’Alternative Bolivarienne pour l’Amérique Latine et les Caraïbes, prônant le développement indépendant de la région, et la création de La banque du Sud, appuyée en 2007 par l’économiste et prix Nobel, Joseph Stiglitz, à Caracas, au Venezuela[1].

Qu’en est-il du Moyen Orient ? Une région où le culturel ou le religieux est selon beaucoup d’observateurs soi disant avertis la seule grille d’analyse. La théorie de Huntington se retrouve ainsi à son’apogée d’une certaine manière, car toute analyse est basée sur l’identité ethnique ou religieuse, et l’exemple des schémas d’analyses occidentaux est malheureusement retransmis et de plus en plus adopté dans notre région au Moyen Orient : l’Iraq, conflit sunnite chiite avec problème Kurde, Liban, conflit sunnite chiite, avec le pauvre chrétien au milieu, attention croissant chiite danger, Yémen sunnite contre rebelle chiite. Alors,oui, les deviennent alors claires pour les lecteurs. Malheureusement pour l’amateur d’analyses simplistes, la compréhension et les explications de ces éléments sont plus complexes.

Comment dès lors expliquer la quasi disparition des partis de gauche ou communistes dans la région ? Ont-ils encore un poids sur la scène politique de leur pays respectifs ? Quelle est leur position face au gouvernement dans les pays autoritaires et face aux groupes religieux? Au Liban et en Palestine, où des élections ont eu lieu quelles sont leurs perspectives? Des questions auxquelles nous tenterons de répondre à travers cet article, mais sans nous attarder sur le passé historique de la gauche dans la région. Nous nous concentrerons dans cet article tout particulièrement sur la situation de la gauche au Liban et en Palestine, car elles se trouvent dans un environnement politique beaucoup plus démocratique que les autres pays du Moyen-Orient.

Il est tout d’abord clair que les partis de gauche et communistes au Moyen Orient ont souffert de la disparition de l’Union Soviétique au début des années 1990 à différents niveaux et du manque depuis d’une visibilité régionale, comme l’explique très bien la Palestinienne Khalida Jarrar membre du Front populaire de libération de la Palestine (FPLP) :

« Maintenant, les gens de Gauche sont confrontés à une situation difficile : nous n’avons aucun pouvoir, pas d’argent, pas de soutien international. Même dans le monde arabe, les groupes islamiques se partagent maintenant la part du lion. Nous sommes confrontés à des problèmes internes, comme l’économie. Nous sommes des partis pauvres et si vous voulez augmenter les programmes sociaux, vous avez besoin d’argent pour le faire. Comment pouvons-nous être compétitifs contre le Hamas qui a beaucoup d’infrastructures et d’argent ? Les gens ne veulent pas seulement des paroles, mais des actions sur le plan social.

Nous avons également besoin de compter sur le bénévolat. C’est le problème : comment encourager le bénévolat lorsque vous devez faire face à de nombreux obstacles géographiques ? Au niveau international, en particulier après l’effondrement de l’Union Soviétique, nous avons perdu le soutien, la couverture, et tout type de protection. Nous nous sentons vulnérables : si vous dites que vous êtes un membre du FPLP, vous vous retrouverez en prison le jour même »[2].

Cette situation propre à la Palestine dans cet extrait peut être généralisée d’une façon ou d’autre autre au Moyen Orient.

Le manque de soutien financier et surtout médiatique est également un handicap très important dans un monde où l’information est partout. Un exemple est sans aucun doute la dernière réunion mondiale extraordinaire des parties communistes et ouvrièrs qui a eu lieu à Damas fin septembre de cette année sur le thème de la solidarité avec la Palestine et les questions arabes[3]. Plus de 52 partis venant de 43 pays se sont réunis pendant trois jours discutant des questions internationales en passant par les sujets d’actualités brûlant et d’ordre régional tels que la Palestine, le Golan Syrien occupé, Jérusalem et la colonisation[4]. Cette réunion qui a rassemblé des délégations des partis communistes du monde entier, des Etats-Unis à l’Afrique du Sud, sans oublier la quasi-totalité des communistes des pays avoisinants, dans la capitale syrienne s’est malheureusement déroulée dans une atmosphère d’indifférence totale dans la région, n’étant pas ou peu retransmise par les médias télévisés ou par la presse. Un autre exemple est l’anniversaire des 85 ans du Parti communiste Libanais durant la fin du mois d’octobre de cette année. Des festivités culturelles,artistiques et des débats y sont organisés sans que cela ne passionne les médias libanais et la presse libanaise, à l’exception peut être du journal Al Akhbar qui a consacré un article à l’événement.

Revenons à la conférence de Damas avant d’analyser la situation des communistes dans leur pays respectifs. Cette réunion a tout d’abord permis de renouer ou de resserrer les liens entre les communistes de chaque PAYS et de s’accorder sur un certain nombre de points. La déclaration finale signée par tous les représentants de plus de 50 partis stipule notamment le soutien à un Etat Palestinien dans les frontières de 1967,. Ce point reste malgré tout à débattre car certains défendent la solution d’ un Etat unique, notamment Ahmad Sa’adat, secrétaire général du FPLP, qui, depuis sa cellule d’isolement à Asqelan, a déclaré que la « solution à deux Etats » est une menace pour le peuple palestinien et pour le droit au retour [5] . La nécessité de poursuivre en justice les officiels israéliens pour leurs crimes dans les Territoires Occupés palestiniens et au Liban ; organisation de [p1] manifestations de soutiens partout dans le monde au peuple palestinien ; faire pression sur les pays européens ayant des relations avec Israël pour annuler tout les contrats d’armements et rompre tous les accords ou relations diplomatiques notamment ambassade ou bureau commercial entre des pays arabes et Israël[6].

Durant la Conférence, de nombreux autres points ont été également traités et ont révélé des constances pour la gauche au Moyen Orient, notamment la légitimité de la Résistance armée contre Israël à laquellele FPLP et le Parti Communiste Libanais (PCL) participent dans leur pays respectifs aux côtés d’autres forces politiques, la nécessité de mettre en échec le plan américain impérialiste de « Grand Moyen Orient » et la condamnation des partis politiques « bourgeois » dominant les scènes politiques arabes pour leur tentative de « normalisation » avec Israël. L’autre caractéristique principale des partis de gauche à cette réunion est leur capacité analyser les événements à travers le monde et de rester dans une perspective internationaliste d’un combat global contre l’impérialisme et le grand capital qui bafoue les droits humains de chacun.

Nous allons nous attarder sur la participation et pour le soutien à la résistance armée contre Israël du PCL et du FPLP qui a également des conséquences sur les relations politiques qu’ils entretiennent avec les partis islamo nationalistes faisant débat jusqu’au sein de leur parti. Tout d’abord, que ce soit pour le FPLP ou le PCL, leur histoire est marquée par leur combat contre Israël : en effet, ils ont souvent été le fer de lance de cette Résistance devenant une caractéristique intrinsèque à leurs partis. Le Secrétaire Général du PCL Khaled Hadade a d’ailleurs souligné lors du Congrès du parti en février l’importance de développer la capacité militaire de la Résistance mais la situation de tension dans le pays et les moyens limités du parti rendaient la tache difficile[7]. Lors de la guerre du Liban 2006, les communistes ont appelé à la formation d’un Front de résistance nationale contre l’ennemi israélien, formant des milices qui se sont opposées à l’entrée d’Israël dans plusieurs villages[8]. De son côté le FPLP opéraient sur le plan militaire régulièrement depuis 2001 déja dans la Bande de Gaza au côté des Brigades Ezze-dine al- Quassem — la branche armée du Hamas — et des Brigades al-Quds — celle du Djihad islamique[9]. Le porte parole du FPLP déclara d’ailleurs durant la guerre de Gaza de janvier dernier que « les roquettes sont à la fois une représentation symbolique et pratique de notre résistance contre l’occupant. Ce sont des rappels constants que les occupants sont de fait des occupants, qu’importent de quelle manière ils nous assiègent, nous massacrent, nous enferment, nous refusent les besoins humains fondamentaux de la vie, nous allons continuer à résister et nous continuerons à tenir fermement à nos droits fondamentaux, et nous ne leur permettront pas de les détruire. Tant que l’on fusée est lancé à l’occupant, notre peuple, notre résistance et notre cause est vivante. [10]» Nous voudrions également ajouter que ces partis ne prônent pas uniquement la force armée, mais encouragent toute forme de résistance, qu’elle soit culturelle, politique ou artistique. Ainsi, le FPLP participe à des comités populaires à Bil’in, Ni’lin, al-Ma’sara ou des manifestations non violentes contre le mur[11].

Cette opposition à Israël et la politique hégémonique américaine dans la région explique en partie le rapprochement de ces partis avec des partis islamo nationalistes comme le Hezbollah ou le Hamas, qui partagent ce même genre de positions face à l’occupant israélien et l’impérialisme américain. Les deux parties déclarent d’ailleurs que cette relation à première vue antinomique ne l’est pas car elles sont unies dans la résistance à l’occupation et à tout accord arabo ou palestinien israélien qui nierait les droits des peuples palestiniens ou arabes. Marie Nassif-Debs, membre du PCL, affirme sans hésitation que le parti considère « le Hezbollah comme un parti de résistance, faisant parti d’un mouvement de libération nationale sur le plan national et arabe »[12], tandis que le FPLP confirme qu’entre le Hamas et lui-même il y a des similitudes comme le soutien à la résistance, la coordination des forces de sécurité palestinienne avec l’armée israélienne, mais également leur opposition aux accords d’Oslo, à la Feuille de Route et au piège des négociations de paix. Et elle ajoute comme une justification peut être que « comme d’autres mouvements révolutionnaires, par exemple en Amérique latine, il peut y avoir, lors de certains moments historiques, une certaine relation entre le Marxisme et la religion »[13].

Cette alliance militaire s’est également traduite par des associations politiques notamment lors d’élections municipales en Palestine entre le FPLP et le Hamas[14] et au Liban entre le Hezbollah et le PCL dans le passé également, mais des divergences demeurent sur de nombreux points. Le PCL souligne par exemple la posture hésitante du Hezbollah sur la suppression du système confessionnel, l’instauration d’un régime laïc et de la nécessité de réformes économiques et sociales pour mettre fin aux maux et aux inégalités dans le pays[15]. Le FPLP de son côté a critiqué le coup de force du Hamas à Gaza comme facteur de division des forces palestiniennes et le régime instauré par ces derniers violant les droits des palestiniens à une vie politique libre, mais des réunions entre les deux parties continuent tout de même à Gaza de manière fréquente.

Au niveau socioéconomique, ces partis sont également à la tête de nombreuses revendications sociales. Le FPLP appelle à la construction d’une économie indépendante, par l’union des secteurs publics et privés afin de créer les bases d’une économie palestinienne nationale et autosuffisante et désire améliorer les conditions de vie de la paysannerie et et des couches vulnérables de la population et à mettre fin au chômage afin d’assurer que chacun ait les mêmes chances de mettre en valeur ses capacités professionnelles. Le PCL quant à lui est souvent l’instigateur de grandes manifestations contre la renchérissement de la vie au Liban ou pour la défense des services publics, lors des dernières élections le parti a notamment à la suppression des taxes nouvelles et des mesures antisociales votées lors de la troisième conférence de Paris[16].

Ces efforts ne se traduisent malheureusement pas au niveau politique où la gauche est très faiblement représentée. Le FPLP n’a en effet remporté que 4 sièges aux dernières élections palestiniennes de 2006, tandis que le PCL est complètement absent dans le nouveau parlement libanais issu des législatives de juin. L’absence de médiatisation et de soutien financier que nous citions plus haut n’expliquent pas tout, le discours et la stratégie de ces partis sont également en fin de parcours et n’ont pas évolué dans certains domaines. Tout d’abord au niveau stratégique le regroupement des forces de gauche en un seul mouvement peine à voir le jour, ensuite la multiplication d’associations de citoyens au niveau national pour différentes causes n’ont pas été suffisamment mises à profit par les forces de gauche pour former un front progressiste pesant sur leurs sociétés et durant les élections. En se basant sur la « théorie de la multitude » d’Antonio Negri, professeur italien et inspirateur des Brigades rouges, où il s’agit de regrouper dans un même mouvement une multitude de partis politiques, d’associations civiles et de secteurs professionnels d’horizons différents s’accordant sur un programme politique progressiste respectueux des libertés fondamentales, droits des travailleurs, de l’écologie, du Droit International et de la légitimité des droits des peuples à disposer d’eux-mêmes, pour un Etat laïque social et égalitaire garantissant l’accès égal aux ressources pour tous. Cette multitude réunit dans un même mouvement permettrai sans aucun doute une redynamisation de l’idéologie de gauche au Moyen Orient. Dans le cas libanais, cela reste au stade de discours mais en Palestine un modèle de mouvement de la multitude a vu le jour fin juin de cette année et est appelé Tayyar (« Mouvement progressiste, national et démocratique »). Ce projet est issu de la volonté de militants et de cadres du FPLP du Front démocratique de libération de la Palestine et du Parti du peuple palestinien[17] d’offrir une alternative crédible au peuple palestinien face au binôme Hamas/ Fatah. Jamal Juma’a, l’un des responsables provisoires de Tayyar, et coordinateur de la campagne Stop the Wall, annonce d’emblée l’objectif de Tayyar : «Nous voulons créer un rassemblement de militants issus des partis, mais aussi de comités populaires, de centres culturels, d’ONG ou de syndicats, afin de créer une dynamique à gauche, qui entraînera les partis dans leur ensemble »[18].

En conclusion, la gauche au Moyen Orient est en en voie de reconstruction et le champ du signe n’est par d’actualité pour ces partisans qui luttent et qui sont toujours un moteur vers le progrès pour ces sociétés.

——————————————————————————–
[1] Chomsky N. Le défi de l’Amérique Latine, samedi 18 avril 2009
[2] Khalida Jarrar ; Où en est la gauche palestinienne ? le dimanche 24 mai 2009
[3] SANA, Meeting populaire de la réunion extraordinaire mondiale des partis communistes et ouvriers, 29 septembre 2009
[4] SANA, Meeting populaire de la réunion extraordinaire mondiale des partis communistes et ouvriers, 29 septembre 2009
[5]Par Ahmad Saadat; Ahmad Sa’adat depuis sa cellule d’isolement à Asqelan : la « solution à deux Etats » est une menace pour le peuple palestinien et pour le droit au retour ; Palestine – 02-06-2009
[6] Marie Nassif-Debs ; Conférence des partis communistes en solidarité avec la Palestine ; jeudi 1er octobre 2009
[7] Tiré du numéro 1842 d’Avante, hebdomadaire du Parti Communiste du Portugal
Le choix inévitable de la résistance, 30 mars 2009
[8] Marie Nassif-Debs – Inprecor ; Hezbollah : le point de vue du Parti communiste libanais dimanche 28 octobre 2007
[9] Cafethawra, Tuesday, 30 June 2009 ;Nationaliste, gauche et islamo nationaliste : même combat
[10] PFLP Interview with Ma’an News Agency on Israeli Aggression in Gaza, 17 janivier 2009
[11] Khalida Jarrar ; Où en est la gauche palestinienne ? le dimanche 24 mai 2009
[12] Marie Nassif-Debs – Inprecor ; Hezbollah : le point de vue du Parti communiste libanais dimanche 28 octobre 2007
[13] Khalida Jarrar ; Où en est la gauche palestinienne ? le dimanche 24 mai 2009
[14] voir article café thawra Tuesday, 30 juin 2009 ; Nationaliste, gauche et islamo nationaliste : même combat ?)
[15] Marie Nassif-Debs – Inprecor ; Hezbollah : le point de vue du Parti communiste libanais dimanche 28 octobre 2007
[16] Marie Nassif-Debs Les élections législatives libanaises ; 22 juin 2009 par CEPRID
[17] Gauche palestinienne : la nécessaire refondation ; jeudi 16 juillet 2009
[18] Gauche palestinienne : la nécessaire refondation ; jeudi 16 juillet 2009

Leave a Reply

Fill in your details below or click an icon to log in:

WordPress.com Logo

You are commenting using your WordPress.com account. Log Out / Change )

Twitter picture

You are commenting using your Twitter account. Log Out / Change )

Facebook photo

You are commenting using your Facebook account. Log Out / Change )

Google+ photo

You are commenting using your Google+ account. Log Out / Change )

Connecting to %s

%d bloggers like this: