Fairuz, Rose de l’Arabité


Que celui ou celle qui n’a jamais versé une larme en écoutant la voix de Fairuz s’annonce et se présente, que je l’examine pour m’assurer de son humanité.
Permettez-moi aujourd’hui, après une semaine particulièrement éprouvante, d’ajouter « quelques grammes de finesse dans ce monde de brutes ». De me faire un Kif, comme dirait une certaine jeunesse.

Le Kif insensé de la voix d’un ange turquoise.

Née le 20 novembre 1935 dans la montagne libanaise, Nouhad Haddad, qui deviendra Fairuz, est la représentation concrète de ce que l’on appelle « la force tranquille ». En rompant tout d’abord avec les longues litanies égyptiennes qui constituaient la musique arabe dite classique aux côtés de Assi et Mansour Rahbani, puis en osant chanter les textes considérés comme osés sur les rythmes jazz de son fils Ziad, Fairuz a réussi l’immense et presque impossible tour de force de révolutionner la musique Libanaise et Arabe tout en s’assurant la dévotion de toute une région, de la Syrie à la Palestine en passant bien sûr par le Liban. Le tout comme si de rien n’était, ignorant superbement ragots et critiques, maintenant son cap dans l’adversité, contemplant le monde de son regard sérieux et mélancolique.
Non, Fairuz n’est pas femme à tapages, vous ne la verrez pas clamer ses opinions haut et fort, se faire photographier dans les journaux mondains, créer l’esclandre. Ce qu’elle veut faire, elle le fait sans rechercher une attention exagérée, et c’est cette discrétion qui lui vaut sans doute l’amour inconditionnel dont elle bénéficie. Cette discrétion, mais aussi une intégrité sociale et politique qui lui a évité de se salir pendant les longues, horribles et honteuses années de la guerre civile Libanaise. Son pays ayant perdu la tête, Fairuz refuse de devenir l’otage d’un camp quelconque, et se drape dans un silence douloureux, refusant de donner des concerts au Liban, comme si le Pays du Cèdre, ivre de sang et gorgé de la vanité insensée des milices ne méritait pas la voix de l’ange.
Maronite, foncièrement Libanaise, la chanteuse aurait pu tomber dans le piège dans lequel bon nombre de ses coreligionnaires sont tombés, c’est-à-dire rentrer dans la dialectique (tellement absurde) du « Je-suis-Libanaise-c’est-à-dire-phénicienne-et-non-pas-Arabe ». Malheureusement pour ceux qui auraient adoré récupérer à leurs fins un tel symbole, la Turquoise se met à chanter pour Jérusalem, portant sa voix aux étoiles sur les paroles « Al Qudsu Lana, Al Beytou Lana » (Littéralement, Jérusalem est à nous, La maison est à nous), et pour le peuple Palestinien, diabolisé au possible par certaines factions libanaises.
Fairuz en agace plus d’un avec son identité Arabe, et c’est tant mieux.
Les tristes sbires de la division ont même tenté de l’empêcher d’aller chanter à Damas en 2008 lors des festivités de la Capitale du Monde Arabe, poussant les hauts cris et hurlant à la trahison. Une telle réaction est à proprement parlé hilarante lorsque l’on sait que ces mêmes personnes qui s’offusquent s’inclinaient volontiers devant les officiers syriens au temps de l’occupation du Liban. Certains ne craignent pas le ridicule. Fairuz ne s’est jamais mêlée de politique, pourquoi attendre d’elle qu’elle commence à l’âge de 73 ans? Et ne vaut-il pas mieux aller en Syrie, parler de liberté et tenter de changer les choses de manière positive à l’échelle régionale plutôt que de s’embourber dans les mêmes débats politiques stérile et corrompus qui semblent chers aux auto-proclamés « vrais » Libanais? Ziad Rahbani, trublion de la gauche libanaise, ne s’est jamais gêné pour critiquer ouvertement la présence Syrienne au Liban, mais n’y – a-t- il plus de différence entre un régime et un peuple? Fairuz et ses hommes, Assi, Mansour et Ziad, sont issus du peuple, ont remis au goût du jour le folklore de la magique montagne Libanaise, symbole du peuple, et ont toujours chanté pour le peuple, ce grand oublié des manigances d’alcôves du sérail. Ainsi, que personne ne vienne leur donner des leçon de « Libanisme ».

Malgré ces critiques, Fairuz suscite néanmoins toujours autant d’amour et d’admiration de toutes les communautés, pour cent raisons comme pour une seule: la justesse de sa voix, aussi bien au sens propre comme au figuré.

Si le Liban recherche son identité, nul doute qu’il la trouvera dans les cordes vocales de cet être irréel. Je m’emmêle les mots et les idées dans l’espoir vain de parvenir à décrire ce que je ressens dès les premières notes de piano du génie Rahbani, le frisson qui me parcoure l’échine, l’émotion, cette impression prégnante que mon propre corps devient le réceptacle de cette voix, qu’elle m’habite.

Fairuz est l’élément fédérateur de tout un peuple, le seul que les communautés semblent daigner se partager. Fairuz est la fiancée du monde arabe, comme Oum Koulthoum en était la mère, derniers bastions d’un art incorruptible. Personne ne chantera jamais le Liban et Jérusalem comme elle l’a fait avec cet accent de sincérité qui semble réconcilier l’âme et le corps. La voix de Fairuz est un dont trop féérique pour être de ce monde: elle relève du sacré et doit être traitée comme telle. A propos, en Egypte Ancienne, la Turquoise était le symbole de la Déesse Hator, la Mère Universelle. Les croyances populaires veulent que lorsque la Turquoise change de couleur, le danger ou le mal approche.
Un surnom bien choisi, en somme.

Fairuz sur scène, et le Cèdre à ses pieds.
Bhebak ya Lebnan.

http://www.qantara.de/webcom/show_article.php/_c-476/_nr-923/i.html
http://cpa.hypotheses.org/
http://arabpoliticsofculture.blogspot.com/2008/08/ziad-rahbani-beating-heart-of-arabism.html
http://fr.wikipedia.org/wiki/Fairuz
http://blog-correspondant-a-jerusalem-tf1.lci.fr/article-19698632.html
http://blog.syrie.be/?p=344
http://www.norient.com/html/show_article.php?ID=30
http://news-lab.net/blog/2008/01/29/damas-2008-une-grande-occasion-pour-la-syrie/
http://bassambounenni.blog.fr/2008/01/31/au_liban_meme_fayrouz_ne_fait_plus_l_una~3658497/
http://mplbelgique.wordpress.com/2009/01/17/ce-que-la-mort-de-mansour-rahabani-ne-saurait-effacer/
http://www.humanite.fr/2002-06-24_Cultures_-Musique-La-diva-de-la-chanson-arabe-se-produit-a-Paris-ces
http://www.netlexfrance.info/2007/12/30/fairouz-jisr-el-qamar-le-pont-de-la-lune-bridge-of-the-moon/
http://musique.arabe.over-blog.com/30-categorie-10265135.html
http://musique.arabe.over-blog.com/article-21506562.html
http://www.libanvision.com/culture.htm

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Comments
2 Responses to “Fairuz, Rose de l’Arabité”
  1. Paola says:

    Erratum: Certaines personnes m'ayant tapé sur les doigts, juste une correction: Fairuz est Syriaque Catholique et non pas Maronite. La Tabbouleh religionaire Libanais finira par avoir ma peau 🙂

  2. Merci Paola, bel article. Il faudra le faire suivre par un autre sur le phénomène qu'est son fils Ziad. Si Oum Koulsoum est la mère, et Fairouz la fiancée, alors Ziad serait certainement le fils rebel. Si Fairouz est la thèse, il en est l'antithèse. Les Rahbani ont commencé leur vie artistique à Radio Damas à une époque où Damas et Beyrouth étaient de vrais villes jumelles. Ziad et Fairouz y sont revenu l'année dernière pour faire revivre ce lien rompu. Il est vrai qu'il fut le critique le plus vocifère du régime syrien lors de son intervention au Liban, tout comme il se moquait des chansons patriotiques que sa mère chantait au Liban, notramemt "Bhebak ya Lebnan" dans son émission radio "Bahedna ayshine, oulou Alla". Mais dans leur fière tradition savante, les Rahbani ont toujours su distinger la vérité que les liens entre les peuples sont beaucoup plus importantes que les agissements des régimes éphémères.

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