Les réfugiés irakiens ou la longue attente vers un avenir meilleur


La souffrance des irakiens s’arrêtera-t-elle un jour ? Depuis maintenant 30 ans l’Irak subit les affres de l’histoire, d’un régime tyrannique qui a conduit le pays dans une guerre longue et meurtrière contre l’Iran faisant plus d’un million de victimes, des interventions étrangères lesquelles ont d’abord asphyxié toute une population à travers un embargo sanglant pendant plus de 10 ans pour ensuite envahir le pays en 2003 et provoquer sa destruction. Les irakiens six ans près l’invasion sont en effet toujours victime de l’insécurité et des attentats, comme en témoigne le double attentat à la voiture piégée contre des bâtiments officiels en plein cœur de Bagdad au mois d’octobre faisant plus d’une centaine de morts et des centaines de victimes, un exemple parmi d’autres malheureusement. Les membres de groupes armés, de la Force multinationale (FMN) et des forces de sécurité irakiennes ainsi que des agents de sécurité employés par des sociétés militaires et de sécurité privées n’arrangent rien en participant à des assassinats voulus ou « accidentels »[1]. Les conditions de vie des irakiens ne s’améliorent guère et même au contraire empirent. En effet selon l’organisation britannique Oxfam, 70% de la population irakienne n’a pas accès à l’eau potable et 43% vit avec moins d’un dollar par jour, tandis que le taux de malnutrition est aujourd’hui de 28% alors que durant la période de l’embargo entre 1990 et 2003 il s’élevait à 19%. C’est cette situation chaotique et continue en Irak depuis 2003 qui a poussé de nombreux irakiens à devenir malgré eux des réfugiés à l’extérieur et l’intérieur même de leur pays. Le nombre de personnes déplacés atteint aujourd’hui 4,7 millions selon les estimations du Haut Commissariat des Nations unies pour les réfugiés (HCR). Ce chiffre se divise entre les individus déplacés à l’intérieur même de leur pays estimé à environ deux millions et le reste, c’est-à-dire plus de deux millions d’irakiens, réfugiés dans les pays avoisinants. Nous allons nous intéresser dans cet article tout particulièrement à cette dernière catégorie et à leur situation dans les pays de la région. Cet exil, temporaire espérons le, constitue en effet le plus important mouvement de population dans la région depuis les deux guerres de 1948 et la création de l’Etat d’Israël qui ont provoqué le départ forcé d’environ 800 000 palestiniens. Examinons dès lors les conditions de vie des réfugiés irakiens et leurs installations dans les différents pays d’accueils depuis 2003.

La Syrie et la Jordanie sont sans conteste les destinations principales des irakiens fuyant leur pays avec respectivement un décompte d’environ 1,5 millions, soit 10% de la population irakienne totale, et entre 500 000 à 750 000[2]. D’autres Etats avoisinants ont également constaté, mais dans une moindre mesure, l’arrivée d’un certain nombre de réfugiés, entre 50 000 à 100 000 au Liban et en Egypte[3]. A titre de comparaison les pays européens et nord américains, destinations rêvées pour un grand nombre d’irakiens, ont majoritairement fermé leur portes aux déplacés notamment par des mesures toujours plus restrictives envers les migrants. En 2007 seulement 45200 Irakiens ont obtenu la possibilité de s’installer dans des pays industrialisés, tandis que le gouvernement américain principal responsable de cette situation n’a pas accueilli plus de 10 000 réfugiés irakiens sur son territoire[4].

Les conditions d’acceptations d’un pays à l’autre varient pour les réfugiés. Il faut tout d’abord souligner que la Syrie, le Liban et la Jordanie ne sont pas partie à la Convention des Nations Unies relative sur le statut des réfugiés de 1951. Les irakiens dans ces pays ne sont pas traités comme des réfugiés, mais en fonction des lois de ces pays concernant les étrangers. Les déplacés ayant trouvé refuge en Turquie et en Egypte, eux mêmes signataires des Conventions de 1951, sont également traités selon les lois internes relatives aux étrangers. La Syrie a par exemple désormais imposé l’obtention d’un visa pour les déplacés irakiens depuis octobre 2007, notamment a cause de l’augmentation continue du nombre de réfugiés et surtout sur la demande du premier Ministre irakien Nouri al Maliki dans un souci de stopper l’immigration des irakiens vers les pays voisins par l’encouragement de mesures plus stricts à leur installation, alors qu’auparavant les irakiens pouvaient s’installer librement dans le pays[5]. Cette mesure a réduit le nombre d’entrées et d’enregistrement de nouveaux demandeurs aux postes frontières, malgré les conditions très faciles d’obtentions du visa[6]. La Jordanie de son côté, qui pratiquait également une politique d’accueil très souple envers les ressortissants irakiens jusqu’à un passé récent, a très fortement durci ses conditions d’entrées notamment après les attentats contre des hôtels de luxes a Amman dans lesquels des nationaux iraquiens étaient impliqués. L’obtention ou le renouvellement de visas sont devenu dès lors très difficiles ayant pour conséquences l’augmentation des refoulements aux frontières jordaniennes et du nombre d’irakiens illégaux en Jordanie. Une nouvelle législation datée du 1er mai 2008 pour les visas a également pour but de limiter de nouvelles entrées de réfugiés irakiens. L’Egypte a aussi depuis 2006 poursuivi une politique très restrictive en refusant quasiment toutes les demandes de visa en provenance d’Irak[7]. Le Liban est certainement le pays ou les conditions d’acceptations sont les plus difficiles poussant de nombreux réfugiés irakiens à leur arrivée dans l’illégalité, en effet 77,5 % y séjournent dans des conditions irrégulières[8]. Ces derniers doivent en effet présenter 2000$ cash, une carte de crédit valable, un ticket d’avion aller retour et une réservation d’un hôtel pour obtenir un visa[9]. Des mesures strictes du même ordre en Jordanie et en Egypte ont également eu pour conséquence de pousser un grand nombre de réfugiés irakiens dans l’illégalité, permettant uniquement à la classe aisée irakienne de s’installer dans des conditions régulières.

Observons maintenant les conditions de vie des réfugiés irakiens dans ces pays. Au niveau de l’éducation, à l’exception de la Syrie, les écoles publiques sont réservées aux nationaux et l’acceptation d’enfants étrangers doit faire l’objet d’une permission spéciale très difficile à obtenir selon les places disponibles dans les institutions scolaires comme au Liban ou par la présentation d’un titre de résidence, une législation restrictive favorisant des classes aisées, comme en Jordanie[10]. Les familles irakiennes sont dès lors forcées d’envoyer leurs enfants dans des écoles privées très couteuses ou / et doivent renoncer à tout écolage et voir leurs enfants travailler dès leur plus jeune âge pour participer à la survie de la famille. Les aides financières du HCR ou d’autres ONG à un grand nombre de familles ne sont souvent pas suffisantes pour payer les frais de scolarités, expliquant le faible taux d’enfants irakiens scolarisés dans ces pays. En Jordanie environ 25000 élèves irakiens sont inscrits au registre éducatif dont 6000 dans des écoles privées, laissant une très grande majorité d’enfants sans aucune éducation. En Egypte et au Liban, la grande majorité des parents face aux refus des autorités du pays d’accepter leurs enfants dans les institutions publiques sont obligés d’envoyer leurs enfants dans des établissement privés, par exemple sur les 4200 élèves irakiens inscrits en Egypte 3900 sont dans des écoles privées[11].

La Syrie de son côté offre une éducation gratuite à tout citoyen de nationalité arabe dans les établissements public du pays et donc y compris aux réfugiés irakiens. Cela a permis l’intégration d’un grand nombre d’étudiants irakiens, les estimations oscillent entre 50 000 et 75 000 sur un total de 200 000, dans les écoles syriennes grâce également à l’assistance d’organisations comme le HCR et de l’UNICEF qui contribuent notamment à la restauration ou à la construction de nouvelles écoles pour atteindre une capacité de 100 000 élèves irakiens[12]. Car malgré la gratuité de l’éducation, plus de la moitié des familles irakiennes ne peuvent se permettre le coût additionnel que constitue les transports ou les livres d’écoles et se retrouvent dès lors forcée d’envoyer leurs enfants sur le marché du travail.

Au niveau de l’emploi, les réfugiés irakiens sont dans une situation catastrophique, la totalité des pays d’accueils avoisinants leur interdisant de manière quasi formelle de travailler ou sous des conditions drastiques favorisant uniquement les classes aisées qui investissent dans l’industrie ou dans l’immobilier. En Syrie par exemple, 80% des femmes et 53% des hommes irakiens sont aux chômages[13]. La grande majorité des irakiens sont donc dans l’obligation de travailler sur le marché noir et d’accepter des postes qui ne nécessitent pas de compétences particulières comme concierges ou dans des petits commerces. Ils sont également très souvent vulnérables aux abus et à l’exploitation de leurs employeurs. Les réfugiés irakiens se sont par conséquent retrouver en proie à des difficultés économiques et à un appauvrissement croissant. Ces derniers vivent en majorité de leurs économies ou de virements bancaires de proches vivant à l’étranger ou en Irak et un grand nombre d’entre eux habitent désormais très souvent dans des logements surpeuplés.

Au niveau de la santé, les conditions d’accès sont très difficiles et varient d’un pays à un autre pour une population en grands besoins de soins. En Syrie les réfugiés irakiens ont accès aux services de santé publics quel que soit leurs statuts, réguliers ou non. Les hôpitaux syriens manquent toutefois de matériels et de main d’œuvres limitant ainsi le nombre de personnes à traiter, dont de nombreuses victimes irakiennes encore marqué par les violences dans leurs pays. L’accès aux services de santé s’est malgré tout amélioré depuis 2007, notamment grâce à un accord entre le HCR et le ministère syrien de la Santé qui permet désormais de soigner un certain nombres d’irakiens dans les centres de santé du Croissant-Rouge syrien, mais encore beaucoup ne reçoivent pas les traitements nécessaires en raison du nombre élevé de personnes qui ont besoin de soins spécialisés pour des maladies graves[14]. En Jordanie, les réfugiés irakiens peuvent officiellement accéder aux établissements de santés publiques, mais de nombreuses restrictions pèsent sur le suivi des soins. Les traitements continus pour des maladies chroniques ne sont en effet pas fournis par les institutions étatiques et les réfugiés doivent dès lors se rendre dans des hôpitaux privés. Les déplacés irakiens dans leur grande majorité n’ont pas les moyens de se permettre ces cliniques privés en raison des coûts élevés des soins médicaux. Dès lors le manque de soins conduit souvent à l’aggravation de maladies à l’origine mineure. Des ONG et des Organisations, tel que le HCR, peuvent parfois subvenir aux besoins médicaux des réfugiés. Notons que la situation est similaire en Egypte et au Liban où les établissements publics ne soignent que très rarement ou même pas du tout les déplacés irakiens[15].

Nous avons pu à travers ces quelques pages évoqués la souffrance des réfugiés irakiens et leur malheur continu car le retour en Irak n’est toujours pas d’actualité au vu de la situation instable que connait encore le pays. Les autorités irakiennes peuvent clamer haut et fort d’un retour de la stabilité et de la sécurité dans leur pays mais les faits indiquent le contraire. Elles ne convainquent pas une population qui ne réclame finalement que cette stabilité pour pouvoir revenir et participer à la reconstruction du pays. Le Croissant-Rouge irakien, il est vrai, a annoncé en février 2008 que près de 50 000 réfugiés irakiens étaient rentrés volontairement chez eux[16], mais cela ne constitue qu’une quantité relativement faible par rapport au plus de deux millions encore à l’extérieur. De plus une enquête a révélé que la grande majorité des Irakiens rentraient parce qu’ils ne pouvaient plus rester en dans leurs pays d’accueils, faute de ressources financières ou de statut juridique stable[17]. Le large écho médiatique, notamment véhiculé par le gouvernement irakien, par le retour de ces quelques irakiens en 2008 n’y changera rien : les irakiens ne sont toujours pas prêts à revenir sous les conditions actuelles.

En conclusion, nous voulons rappeler que le drame des réfugiés irakiens est la plus grande catastrophe humanitaire de la région depuis la « Nakba » de 1948 qui avait vu 800 000 palestiniens s’exilé de leur terres. Nous espérons tout d’abord un retour de la stabilité en Irak pour permettre à ces millions de réfugiés de rentrer chez eux. Dans l’attente, les pays « frères » doivent garantir aux réfugiés irakiens des conditions de vie respectables et qui respectent leur humanité. A cet égard nous devons saluer la Syrie qui a accueillie les refugiés irakiens bien mieux que les autres pays avoisinants, mais les difficultés persistent pour ces derniers. La faute également et surtout aux Etats-Unis qui n’ont accueilli qu’un nombre dérisoire de réfugiés irakiens et n’ont fourni qu’une aide de 25 millions de dollars au total à la Syrie et à la Jordanie. Les besoins de leur côté s’élèvent à plusieurs milliards de dollars pour chaque pays. La responsabilité des autorités américaines dans l’exil et la souffrance de ces millions d’irakiens ne fait aucun doute, mais leurs contributions pour améliorer leurs conditions de vie est quasi nulle. Cherchez l’erreur !

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[1] LES ÉDITIONS FRANCOPHONES D’AMNESTY INTERNATIONAL – ÉFAI –Irak, la crise des réfugiés irakiens : le discours et la réalité, juin 2008
[2] Saleh F., Les réfugiés irakiens en Syrie, Analytical and synthetic notes (2009), CARIM research on Iraqi Refugees.
[3] Olwan Mohammed Y.; Iraqi Refugees in Neighboring Countries: A New Forced Protracted Displacement in the Region, – Research reports (2009) CARIM research on Iraqi Refugees.
[4] LES ÉDITIONS FRANCOPHONES D’AMNESTY INTERNATIONAL – ÉFAI –Irak, la crise des réfugiés irakiens : le discours et la réalité, juin 2008
[5] LES ÉDITIONS FRANCOPHONES D’AMNESTY INTERNATIONAL – ÉFAI –Irak, la crise des réfugiés irakiens : le discours et la réalité, juin 2008
[6] Kawakibi S., La migration irrégulière en Syrie. Les réfugiés irakiens comme cas d’étude, Analytical and synthetic notes (2008) CARIM research on Iraqi Refugees.
[7] Olwan Mohammed Y.; Iraqi Refugees in Neighboring Countries: A New Forced Protracted Displacement in the Region, – Research reports (2009) CARIM research on Iraqi Refugees.
[8] LES ÉDITIONS FRANCOPHONES D’AMNESTY INTERNATIONAL – ÉFAI –Irak, la crise des réfugiés irakiens : le discours et la réalité, juin 2008
[9] Olwan Mohammed Y.; Iraqi Refugees in Neighboring Countries: A New Forced Protracted Displacement in the Region, – Research reports (2009) CARIM research on Iraqi Refugees.
[10] De Bel Air F.; Iraqis in Jordan since 2003: What Socio-Political Stakes? , Research reports (2009) CARIM research on Iraqi Refugees.
[11]Howaida Roman Iraqi Refugees in Egypt: Socio-Political Aspects, – Research reports (2009) CARIM research on Iraqi Refugees.
[12] Kawakibi S., La migration irrégulière en Syrie. Les réfugiés irakiens comme cas d’étude, Analytical and synthetic notes (2008) CARIM research on Iraqi Refugees.
[13] Kawakibi S., La migration irrégulière en Syrie. Les réfugiés irakiens comme cas d’étude, Analytical and synthetic notes (2008) CARIM research on Iraqi Refugees.
[14] LES ÉDITIONS FRANCOPHONES D’AMNESTY INTERNATIONAL – ÉFAI –Irak, la crise des réfugiés irakiens : le discours et la réalité, juin 2008
[15] Olwan Mohammed Y.; Iraqi Refugees in Neighboring Countries: A New Forced Protracted Displacement in the Region, – Research reports (2009) CARIM research on Iraqi Refugees.
[16] LES ÉDITIONS FRANCOPHONES D’AMNESTY INTERNATIONAL – ÉFAI –Irak, la crise des réfugiés irakiens : le discours et la réalité, juin 2008
[17] LES ÉDITIONS FRANCOPHONES D’AMNESTY INTERNATIONAL – ÉFAI –Irak, la crise des réfugiés irakiens : le discours et la réalité, juin 2008

Comments
2 Responses to “Les réfugiés irakiens ou la longue attente vers un avenir meilleur”
  1. Fadi says:

    C'est triste que les Etats-Unis investissent si peu de temps et d'argent à l'aide aux réfugiés irakiens et tellement de temps et d'argent à l'extraction de leur pétrole.Cherchez l'erreur.

  2. Paola says:

    Un bon point pour la Syrie au niveau de l'offre de services (éducation et santé) aux réfugiés irakiens. Des mesures devraient être également prises par la communauté internationale pour soutenir les pays devant faire face à l'afflux de réfugiés. La CI a un rôle quasi-obligatoire dans l'accueil et le traitement des réfugiées: ce qu'elle n a pus empêcher, elle doit le réparer.

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