Manifeste Pour Un Retour Au Naturel

Que celle qui n’a jamais eu un sursaut d’horreur et d’effroi en tournant la tête et en tombant sur une enième réplique de Sabah au Liban me jette la première pierre! Force m’est d’avouer que je déplore la mode libanaise contemporaine de la chirurgie esthétique, mode que je considère être l’équivalent d’une standardisation de la beauté poussée à son paroxysme. En bref, j’ai de plus en plus l’impression que la femme libanaise est à la femme arabe ce que la Ford T est à l’industrie automobile: la première à être fabriquée en série.



Les chiffres sont là: près de 85% des femmes libanaise ont subi ou rêvent (!) de subir une intervention de chirurgie plastique. Le Pays du Cèdre est surnommé le Brésil du Moyen-Orient en raison du nombre toujours accru de demoiselles en mal de bistouri, poussées par une envie irrépressible de ressembler le plus possible à Haifa Wehbé ou Nancy Ajram.


Et là, je m’interroge. Pourquoi un tel engouement pour ce qui représente somme toute une opération chirurgicale, onéreuse (le coût d’un lifting oscille entre les 3000 et les 5000 dollars) et porteuse de risques potentiels? Assistons-nous tout simplement à un banal phénomène de mode, ou ce déferlement procède-t-il d’un malaise plus profond au sein d’une société qui fait de la beauté d’une femme (ou plutôt, de la capacité d’une femme à se conformer à un certain type de beauté féminin défini par son environnement social) le premier critère selon lequel elle sera évaluée et jugée?


A mon sens, tout commence à l’adolescence, lorsque la mère se rend compte que sa fille sera “mariable” dans quelques années et qu’il faut donc qu’elle soit “belle”, c’est-à-dire qu’elle prenne suffisamment soin d’elle pour avoir l’heur d’avoir du succès auprès de la gente masculine. Viendra ensuite la pression du tiens-toi-droite-ne-mange-pas-autant-épile-toi-les-sourcils-tiens-prends-5000LL-et-va-te-faire-faire-un-brushing. Que l’on me comprenne bien: je suis la première à adorer prendre soin de moi, car à mon sens c’est une marque de respect et d’amour vis-à-vis de sa propre personne, respect et amour étant essentiels à la dose nécessaire de confiance en soi. Mais que l’on vienne me forcer à faire ceci ou cela pour que je sois plus “belle”, et je ne me laverai pas les cheveux pendant deux semaines. L’important est donc de laisser à la femme son libre arbitre: je prends soin de moi parce que je le VEUX bien et non sous la pression parentale et sociale. Je mets cette robe à fleurs complètement délirante chinée dans un marché à Londres parce qu’elle me scotche un sourire au visage pour la journée, et peu m’importe si elle ne rentre pas dans les diktats de la mode en vigueur à Beyrouth à ce moment-là.



Que se cache-t-il derrière un nez refait, des lèvres gonflées au collagène ou des seins ayant subi une croissance exponentielle? Voici ce que j’ai trouvé, au détour de mes diverses recherches sur des forums, magazines féminins et autres articles de psychologie de la Chirurgie exthétique (si si, ça existe).

“Au Liban, la beauté est primordiale, tu dois passer sur le billard, autrement, tu n’es pas à la mode !” explique Elise Kassas, une Libanaise mère de trois garçons. ”Les femmes dépensent tout ce qu’elles ont pour être les plus belles. Le pire, c’est qu’à la fin, on se ressemble toutes ! Mêmes nez, mêmes bouches, même seins.”

 
Mais alors, pourquoi cet acharnement à rendre millionnaire les chirurgiens plasticiens? Pour ramener sur le droit chemin des maris volages me diront certaines, ou pour mieux coller aux canons de beauté proférés par les médias, me diront d’autres.


Il est vrai que la majorité des résultats apparus dans ma recherche Google sont en lien avec Haifa Wehbe et Nancy Ajram. Les forums que j’ai visité pour me faire une idée du cheminement intellectuel des femmes souhaitant se faire raboter le nez ou gonfler les seins sont édifiant: l’une d’elle voudrait se trouver un mari, l’autre est “en admiration devant le nez de Haifa”. Le “business” qui s’est développé autour de la chirurgie esthétique au Pays du Cèdre fait que de moins en moins de chirurgiens plastiques prennent le temps d’avoir des conversations approffondies sur les motivations de leurs patientes. Il en résulte des interventions bouclées à la va-vite, banalisées, où l’on perd de vue que l’on est en train de modifier des parties intégrantes d’un corps humain.


Au delà de l’influence criante des médias, c’est toute une culture du paraître et du déni de soi qu’il faut dénoncer. Avoir recours à la chirurgie esthétique, c’est avoir certains moyens (ou en tout cas, prétendre d’avoir certains moyens financiers, de nombreuses personnes prenant un prêt à la First National Bank pour payer leur intervention), se conformer à certains standards et refuser avec une obstination pathétique et désarmante le temps qui passe. Mais c’est également ressembler à toutes les autres filles et femmes ayant choisi le même chemin (et le même chirurgien), prenant par là le risque de ne plus se reconnaître, et qui ont renoncé à ce qui faisait leur particularité, et bien souvent, leur charme. Combien de femmes avons-nous vu arborant leur nez flambant neuf, dont nous avons pensé qu’elles étaient mieux avant? « Mieux » ne renvoyant pas forcément à plus belles ou sens classique du terme, mais plus expressive, plus charmante, plus naturelle. La chirurgie esthétique, lorsqu’elle devient compulsive, est un signe de manque de confiance en soin, un signe que l’on ne s’accepte pas. La femme arabe, dans la grande majorité de cas, a un nez à mille lieues de celui de Britney Spears. Cela veut-il pour autant dire qu’il est moins beau? Jean-Paul Sartre disait que la beauté est dans l’œil du spectateur et il avait ô combien raison. La beauté est pas essence subjective, et essayer de se conformer à des canons importés de l’Occident et relayés par des médias locaux n’y changera rien. D’aucuns diront que la chirurgie esthétique est au contraire un excellent remède contre le déficit de confiance en soi: rien n’est plus faux. La personne opérée expérimentera une amélioration de son estime de soi pour une courte durée, puis retombera dans le cercle vicieux d’une piètre confiance en elle, tout simplement parce qu’elle évalue sa propre valeur à l’aune de son apparence, qu’elle ne trouvera jamais satisfaisante, d’où le côté addictif de la chirurgie plastique, perçue comme un remède rapide à tous les maux.






Il serait temps que les femmes se rendent compte que le temps passe, quoi que l’on fasse, et qu’à moins de pactiser avec le Diable (qui ne semblent pas prendre d’appels en ce moment), pas moyen d’échapper à la course inéluctable de l’âge. Que Dieu vous garde, arrêtez de nous faire à chaque fois que nous avons le malheur d’ouvrir le Mondanités chez le coiffeur. Il serait temps que les parents mesurent la valeur de l’intelligence, la culture, le sens de l’humour de leurs filles au lieu de se focaliser sur la beauté, et mettent l’accent sur la nécessité d’assumer sa différence, et de la célébrer. Imaginez si Cindy Crawford avait éliminé son grain de beauté et si Barbra Streisand et Maria Callas avait fait refaire leur nez?






Imaginez surtout si Sabah s’était laissé vieillir avec élégance et dignité.






Sources


http://www.rdl.com.lb/1999/3672/dossier.htm


http://www.orientale.fr/page_1109_fr_10493_Femmes-arabes-et-chirurgie-esthetique.htm


http://www.iloubnan.info/economie/interview/id/28090/titre/Pr%C3%AAt-%C2%AB-chirurgie-esth%C3%A9tique-%C2%BB-de-la-First-National-Bank%E2%80%A6-La-beaut%C3%A9-n-est-plus-un-luxe


http://psychcentral.com/blog/archives/2006/10/16/plastic-surgery-self-esteem/

Comments
4 Responses to “Manifeste Pour Un Retour Au Naturel”
  1. Maya says:

    Beau-ti-ful. Thank you Paola!

  2. Na! says:

    je me rappelle vaguement avoir lu quelquepart que le nombre d'intervention esthetique augmente en temps d'instabilité et de crise politique au Liban.Personellement, je pense que cet acharnement a sculpter son aparence est une réaction au chaos ambiant au Liban, et a un désir de regagner le controle de sa vie dans un repli sur soi… un peu comme l'anorexie mentale…Bon, c'est de la psychologie de comptoire mais voila my 2-cents

  3. Café Thawra says:

    Chère Nada, je pense que ton point mérite d'être étudié plus en profondeur, malgré mes réserves face à une telle analyse. D'un côté, je ne pense pas que la vaste majorité des personnes ayant recours à la chirurgie esthétique au liban réfléchissent aussi loin. L'augmentation des interventions plastiques est un phénomène commun à tous les pays de la région, selon différentes études, et je pense que le Liban est en tête de part la figure de pionnier qu'il tient dans ce domaine. J'aurais tendance à voir l'augmentation de la consommation de drogues ou encore une recrudesence de la violence domestique comme conséquence directe de l'instablité qui règne dans le pays, mais moins une augmentation de la chirurgie comme méthode de contrôle. Les gens tombent dans l'excès dans la plupart des conflits car la frontière entre la vie et la mort se fait plus ténu, on ne croit plus en rien, d'où le sexe, l'alcool, la violence. Cependant j'aimerais bien lire l'étude que tu mentionnes, ça serait intéressant de rajouter cette perspective à l'article. Merci pour ton intérêt!

  4. Anonymous says:

    "Il serait temps que les parents mesurent la valeur de l'intelligence, la culture, le sens de l'humour de leurs filles au lieu de se focaliser sur la beauté, et mettent l'accent sur la nécessité d'assumer sa différence, et de la célébrer." quelle belle phrase … Voilà ce que j'appelle attaquer le probleme à la source !!!

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