Palestine, L’Affaire de Tous



Cette présentation a été donnée le 5 avril 2011 dans le cadre de la conférence Palestine L’Affaire de Tous, organisée par la section genevoise de Génération Palestine. 

Les autres intervenantes étaient Soha Béchara, résistante libanaise, Leile Shaheed, représentante de l’Autorité palestinienne auprès de l’Union Européenne, Catherine Hess, membre du collectif des femmes en noir, et Stéphanie Latte Abdallah, chercheur et professeur à l’Université d’Aix en provence. 
Les questions qui ont suivi les présentations ont, dans leur majorité, porté sur la position de l’Autorité Palestinienne dans les violences commises, notamment sur beaucoup de jeunes femmes, lors des manifestations du 15 mars appelant à l’unité. Malheureusement, ces questions sont restées sans réponses pour la plupart. 
Suite à la défaite arabe de 1967, la rue moyen-orientale arabe a tenté d’expliquer et de rationaliser cet échec et ce traumatisme. De cette défaite et des évènements qui ont suivi, tel que Septembre Noir, ont émergé deux principaux courants de pensées, eux-mêmes divisés en différents courants: l’humanisme et l’islamisme[i], chaque courant ayant son propre système d’interprétation du monde et son propre agenda politique, mais également, ses propres courants féministes.
Il est cependant intéressant d’observer que de nombreux points communs relient la plupart des mouvements de ces deux courants, avec bien entendu des exceptions, notamment dans leurs demandes de pluralisme politique et de lutte contre l’impérialisme (à la fois contre l’état sioniste et l’impérialisme néolibéral).
En effet, les nombreux réseaux féministes actuels actifs dans la région, qu’ils soient d’obédience séculaire humaniste ou islamique, insistent sur deux points principaux: le rejet de la division sociétale de leur pays, et le développement du leadership et de la confiance en elles des femmes. A ces demandes internes s’ajoutent des demandes internationalistes et régionales, tels que la libération de la Palestine ou la protection des travailleuses domestiques. Les réseaux féministes du Moyen-Orient s’accordent pour trouver l’origine de la division de genre non pas dans la religion, mais dans le contexte politique et social dans lequel les femmes évoluent. C’est sur ce contexte qu’elles souhaitent travailler, en mettant l’éducation et la prise de conscience au cœur de leurs campagnes. 

La principale différence réside dans la base de ces réseaux: là où le féminisme islamique revendique le Coran comme document de travail de base, en rejetant l’interprétation patriarcale qui en est faite et en essayant de réformer cette interprétation pour la rendre plus égalitaire, le féminisme séculaire a tendance à se baser sur les textes des droits de l’homme et à éviter la base religieuse. Malgré tout, ces différences ne sont la plupart du temps que de forme, le fond de l’action des différents réseaux étant le même: la recherche de l’égalité des genres et la justice sociale.
Depuis l’émergence du féminisme au début du 20ème siècle, les réseaux féministes au Moyen-Orient se sont impliqués dans la recherche d’une société égalitaire et libre, comme cela a été prouvé par la lutte des femmes égyptiennes contre le colonialisme, la résistance des femmes palestiniennes face à l’occupation, et de nos jours, dans les révolutions qui secouent à l’heure actuelle les pays arabes. Les courants féministes de la région n’isolent pas leur lutte à l’abaissement des barrières de genre dans leur société, mais s’impliquent également activement dans la résistance politique contre les offensives impérialistes et contre les régimes dictatoriaux et inégalitaires qui les spolient en tant que femmes et citoyennes, restant donc fidèles au postulat féministe universel de base selon lequel « le privé est politique ».
C’est cette conviction qui entraîne les réseaux féministes libanais tels que Nasawiya et Chaml au Liban à rejoindre les manifestations anti-sectaires et à organiser des campagnes contre le confessionalisme, en mettant en exergue combien ce système politique nuit au pays en général et aux femmes en particulier[ii], de même que des organisations de lutte pour les droits de la femme en Palestine comme la YWCA de la Palestine ou encore le Syndicat Général de Femmes Palestiniennes figurent parmi les signataires originaux de l’appel au Boycott de Juillet 2005[iii]. . Cette interdépendance des combats prend tout son sens en Palestine : de nombreuses activistes des droits de la femme témoignent de l’extrême difficulté de parler de la violence domestique en Palestine en raison de l’occupation et de la campagne de nettoyage ethnique menée par le gouvernement Israélien, occupation qui est souvent utilisée par les autorités et par le patriarcat pour contrer toute initiative axée sur les droits de la femme. Ce n’est pas pour autant que ces activistes concentrent leurs efforts exclusivement sur cette problématique, et au contraire, ont reçu très froidement la stratégie contre la Violence faite aux Femmes élaborées par l’Autorité Palestinienne en partenariat avec UNFPA. Ainsi, bien que la première dans la région, cette stratégie a le malheur de ne réserver qu’une seule ligne à la violence faite aux femmes découlant des actions d’Israël, un état de fait qui annihile toute la crédibilité qu’aurait pu avoir ce document au sein des réseaux féministes. « Les répercussions de la violence contre les femmes Palestiniennes vont beaucoup plus loin que les actes perpétrés. Arda Aghazarian, activiste des droits de la femme en Palestine, a commenté cette situation : « Il n’y a pas une seule femme palestinienne qui ne se soit endurcie en résultat de l’humiliation constante, des privations et des préjugés. Les actes répétés d’injustice et le manque de respect total des droits de l’homme des femmes palestiniennes n’ont fait qu’augmenter d’une décennie à l’autre et ont créé une génération de femmes qui semblent avoir perdu tout espoir de vivre une vue sans lutte. Il est à présent temps que nous réfléchissions sur tout ce qu’a vécu la femme palestinienne depuis le début de l’occupation, ainsi que sur toutes les répercussions des nombreuses formes de violation et de discrimination qui continuent d’affecter les femmes palestiniennes aujourd’hui. »
La présence des femmes et réseaux féministes lors des manifestations en Egypte, en Tunisie, en Libye et au Bahreïn provient également de cette volonté d’entrer en résistance globale contre toutes les injustices, et pas seulement contre celles spécifiques aux femmes: les féministes de la région sont parfaitement conscientes que leur combat contre le patriarcat ne sera jamais remporté si leur environnement politique et social ne tend pas vers plus d’égalité entre les citoyens. Les réseaux féministes contemporains se doivent donc d’être engagés aussi bien au niveau de la violence domestique ou du sexisme dans les médias, qu’au niveau du type de régime politique dans lequel elles évoluent et de la participation des femmes au sein de ces régimes.
C’est surtout ce dernier point qui est intéressant: une fois un nouveau régime mis en place, il faut d’une part entrer dans une lutte permanente pour obtenir un régime politique ayant pour but la réduction des inégalités, quelles qu’elles soient, entre les citoyens, et d’autres part, il sera nécessaire que les réseaux féministes rebondissent sur les changements qui sont en train de se passer afin d’assurer une égalité de genre et un changement des lois (sur le statut civil, la participation politique, les droits sexuels et la santé reproductive, la vie privée etc…), lois qui pour la plupart au Moyen-Orient sont défavorables aux femmes. La composante économique est également à ne pas occulter dans la mesure où les politiques néolibérales mises en place en Tunisie ou en Egypte ont augmenté les coûts de l’éducation. Dans cette situation, de nombreuses familles choisissent d’investir dans l’éducation du garçon et non de la fille, empêchant celles-ci de se réaliser. La place des femmes ne devra pas être occultée dans la lutte pour la chute des dictatures.
Qui sont ces réseaux? De quels moyens disposent-ils et quels sont leur plan d’action?
Les réseaux féministes peuvent être organisés en collectif ou en association, mais généralement en termes de structure, ces réseaux ne sont pas hiérarchiques et disposent d’une organisation assez souple et flexible. Cet état de fait contribue donc à la création d’une nébuleuse féministe dans laquelle une même femme peut être membre de plusieurs structures. Ainsi, par exemple, je suis moi-même membre du personnel de la YWCA Mondiale, une organisation féministe présente dans plus de 100 pays, mais je suis également membre du collectif féministe libanais Nasawiya, ainsi que de la Women’s International League for Peace and Freedom. Il est évident que ces réseaux collaborent entre eux, comme nous le verront par la suite quand nous examinerons les réseaux de solidarité transnationaux. Leur mode de fonctionnement est le plus participatif possible, avec des réunions organisées sur chaque sujet important.
En termes de moyens, de la même façon qu’il y a une certaine résistance à la professionnalisation en terme de structure, résistance qui vient d’un souhait de se maintenir le plus possible à l’écoute de la base populaire qui forme le réseau, les réseaux féministes au Moyen-Orient ont tendance à refuser l’aide financière des gouvernements et des entreprises privées, afin de se protéger des risques de co-optation et des agendas imposés. Ainsi, à titre d’exemple, l’entreprise Nike a approché une des membres de Nasawiya au Liban en lui demandant comment ils pouvaient nous aider et quels seraient selon nous les meilleures façons de collaborer ensemble. Il va sans dire que leur offre a été déclinée, avec une longue lettre expliquant pourquoi Nasawiya, un collectif qui soutient et promeut la campagne BDS, refuse d’accepter de l’argent ou toute forme de soutien d’une entreprise ayant des chaînes de production et de nombreux intérêts en Israël.
En terme d’activités, les réseaux féministes de la région articulent à l’interne leur travail autour de campagnes de sensibilisation, mais aussi de plaidoyer au niveau des autorités de leur pays pour faire changer les lois qui discriminent les femmes. C’est par exemple le cas d’ Ishtar en Syrie avec la loi sur le statut civil ou de Nasawiya et Kafa sur le même sujet. En plus de ces campagnes, l’accent est mis sur l’habilitation des femmes, avec des formations organisées par les réseaux, des bibliothèques mises à disposition et des systèmes de référencement pour des femmes toxicomanes, battues, séropositives ou qui ont été chassées de leur maison pour une quelconque raison. Ces réseaux participent également à l’interne aux actions organisées par d’autre réseaux, et il n’est pas rare par exemple de voir des réseaux  féministes participer à des actions politiques demandant plus de justice sociale, ou encore à des rallyes environnementaux.  
En outre, les réseaux féministes des différents pays de la région se retrouvent autour de sujets de solidarité transnationaux. Ces réseaux qui transcendent les frontières peuvent être organisés de manière formelle, telle que l’Association des Femmes de la Région Méditerranéenne, une organisation politique de gauche féministe de facto formée de femmes appartenant à différents réseaux féministes dans leur pays et se retrouvant une fois par an pour discuter des sujets relatifs à la condition des femmes dans leur espace géographique. L’Association a statut d’observateur à l’ONU, ce qui lui permet de soumettre des résolutions à un niveau global, donnant ainsi une autre dimension à leur message, statut qui lui a bien servi lors de déclarations condamnant fortement la politique de l’état Hébreu, l’occupation des territoires occupés et de Gaza, la colonisation ainsi que les Accords d’Oslo. Ces démonstrations de solidarité transnationale se sont également retrouvées lors des dernières révolutions qui ont secoué et secouent encore le Moyen-Orient durant lesquelles des activistes féministes en Egypte par exemple envoyaient des informations et des photos à leur consoeurs au Liban pour publication et dissémination.
Les réseaux féministes utilisent beaucoup les nouvelles technologies pour coordonner aussi bien leurs activités internes et transnationales, en raison de leur gratuité et popularité, leur assurant ainsi une visibilité à moindre coût. Il serait pourtant erroné de considérer que leurs actions ne seraient possible que grâce à ces réseaux sociaux en ligne : en effet, ceux-ci ne servent que de relais, le plus important du travail, aussi bien de sensibilisation que de recrutement, se faisant sur le terrain, en allant parler aux gens.   
En résumé, les réseaux féministes de la région, bien que disposant de peu de moyens, parviennent néanmoins à avoir un impact important aussi bien à l’interne qu’à l’international et seront définitivement une force avec laquelle compter dans le nouveau Moyen-Orient qui se dessine.


[i]     Nasr Abu Zeid, in Seen and Heard, A Century of Arab Women in Literature and Culture

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