Osez Le Féminisme, ou Itinéraire d’une campagne ratée

La campagne Osez le Clito du réseau Osez le Féminisme, bien que certainement louable dans ses buts et objets ultimes, me fait réfléchir en tant que féministe.
Tout d’abord, et ce pour prévenir toute interprétation faussée de mon point de vue, je tiens à préciser qu’en tant qu’activiste pour les droits sexuels et la santé reproductive, an Moyen-Orient comme ailleurs, et en tant que chargée de programme pour le leadership des jeunes femmes dans une organisation de droits de la femme, je milite activement pour la réappropriation du corps des femmes par celles-ci. En effet, le corps de la femme est depuis beaucoup trop longtemps utilisé à des fins mercantiles, commerciales, quand ce n’est pas en tant que terrain disputé de l’honneur ou encore en tant que champ de bataille, que ce soit dans les sphères privées ou publiques. L’on ne le dira jamais assez : le corps d’une femme est à elle et à elle seule, il n’appartient ni à la société, ni à son père, ni à son partenaire, ni aux journalistes de féminins ou encore à de nébuleuses multinationales. Il est à elle et elle doit être et se sentir libre d’en disposer et d’en jouir comme elle le décide.
Ce n’est donc très certainement pas le message du respect du plaisir de la femme et de son corps qui me gênent dans cette campagne.
Par contre, l’angle choisi pour ouvrir et élargir le débat sur la sexualité féminine me laisse perplexe. En effet, comme la campagne elle-même le dit, « les sexualités des femmes sont multiples, se vivent indépendamment de la reproduction et ne sont pas forcément complémentaires du sexe masculin ». Jusque là, nous sommes d’accord, alors pourquoi avoir choisi de focaliser une campagne qui visiblement cherche à célébrer le plaisir de la femme et ses sexualités diverses sur un organe particulier ? Comment célébrer la diversité tout en étant réducteur ? Ce choix de se concentrer sur le clitoris réduit dangereusement le champ des possibles de la sexualité féminine, et reproduit (de manière inconsciente j’en suis sûre) les schémas patriarcaux que l’on nous ressert allègrement dans notre vie quotidienne : les médias et la publicité réduisent les femmes à des objets sexuels, les campagnes féministes réduisent la sexualité des femmes au clitoris. Au temps pour la diversité. Il me semble dommage de commencer une campagne avec un message assez positif et de s’auto-saboter avec des moyens, slogans et symboles qui massacrent les buts et objets de cette même campagne. Le plaisir des femmes va bien au-delà du clitoris.
D’autre part, du plaisir, oui, mais ne devrions-nous pas nous pencher sur les raisons intrinsèques qui empêchent les femmes de jouir de leur corps et de s’épanouir dans leur sexualité ? Bien que la campagne mentionne le patriarcat, elle pèche également par manque de références aux droits humains des femmes, et plus particulièrement, à leurs droits sexuels, grands absents de cette campagne, à part un petit passage sur la mutilation génitale. Aucune mention n’est faite par exemple par rapport à la Déclaration de Pékin et à son Plan d’Action de 1995, qui statue explicitement à son point 96 :
« 96. Les droits fondamentaux des femmes comprennent le droit d’être maîtresses de leur sexualité ».
De nombreuses femmes sont encore mal à l’aise vis-à-vis de leur corps, beaucoup ont, soit par leur éducation, soit par leur environnement socio-économique, soit par leur propre histoire, des sentiments de honte et de culpabilité par-rapport à leur sexualité. Replacer la discussion dans un contexte de droits humains permet de leur faire comprendre qu’elles ont des droits qu’elles ont la possibilité de faire prévaloir. Cette reconnaissance internationale aide dans beaucoup de cas à se sentir moins coupable, et le processus d’émancipation peut commencer.Ce sont précisément ces femmes qu’il faut aller chercher et avec lesquelles il faut avoir ces conversations ayant trait à leur sexualité: leur donner confiance en les laissant parler de leurs propres histoires et en déconstruisant leurs peurs grâce à leurs droits, que le plus souvent, elles ne connaissent pas.
Ce qui m’amène à mon point suivant : le manque d’inclusivité de cette campagne. Il me semble que le but d’une campagne, qui plus est d’une campagne « coup de poing » est d’atteindre et de parler au plus grand nombre de femmes, d’ouvrir le débat au-delà des réseaux féministes, et d’inclure les femmes dans toutes leurs diversité, or la campagne telle qu’elle est présentée – un sexe de femme façon l’origine du monde de Courbet- aliènera beaucoup de femmes qui en s’y reconnaîtront pas. En effet, une femme peut ne pas se sentir en phase avec son corps, ou encore elle peut se sentir complètement à l’aise, mais ne pas trouver de parallèle entre sa vision et l’image du clitoris dessiné (par un homme). D’autre part, cette campagne est culpabilisante pour les femmes qui ne s’y retrouvent pas : Oh Mon Dieu, je n’accroche pas avec la campagne d’Osez le Féminisme, je suis rétrograde/je devrais l’aimer sinon je ne suis pas une féministe. On se retrouve dans un certain carcan normatif qui n’encourage pas vraiment la prise de confiance et la prise de conscience.
Enfin, la section 12 idées reçues sur le féminisme de la campagne rappelle plus un manuel d’éducation sexuel pour les nuls plutôt qu’un discours positif pour l’habilitation et la prise de confiance des femmes vis-à-vis de leur corps et de leur sexualité.
A la lumière des évènements récents autour de DSK et de la visibilité dont a bénéficié Osez le Féminisme (OLF) dans la réponse médiatisée face aux commentaires sexistes et condescendants des personnages politiques français, je suis en droit de me demander si OLF n’orchestre pas cette campagne pour continuer à faire parler de lui, au lieu d’avoir comme objectif ultime l’annihilation des inégalités de genre au-dedans et en dehors de la chambre à coucher.
Une campagne inclusive et diverse n’est pourtant pas compliquée à faire : prenez un appareil photo et une caméra, allez voir toutes les femmes que vous connaissez, que vous croisez, que vous abordez, et demandez-leur à ELLES ce qui les empêche de vivre pleinement leur sexualité, demandez-leur à ELLES comment leur situation pourrait s’améliorer (et en faites pas seulement un sondage en ligne, où seules quelques personnes ont accès, ou un mirco-trottoir parisien). Prenez une photo de la partie de leur corps qu’ELLES choisissent, puis faite un collage de leur photo et témoignage.
Osez le Clito ? Osez la vraie DIVERSITE oui !
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