VIH et Vulnérabilité économique : le cas des ouvrières du Sud Maroc


Les liens entre vulnérabilité socio-économique, violence contre les femmes et prévalence accrue du VIH ne sont plus à prouver, et la situation des femmes ouvrières du Sud du Maroc, ainsi que la prévalence plus élevée du VIH dans cette région ne sont qu’un exemple parmi d’autres de la nécessité de répondre à la pandémie du VIH d’une manière intégrée et holistique, prenant en compte chaque dimension de la question.
Les femmes du Sud du Maroc subissent une double oppression: une oppression à l’interne et une autre venant des entreprises étrangères.
Les  femmes travaillant dans les domaines de l’agriculture et du textile sont particulièrement concernées par les situations de travail précaire. En effet, les ouvrières agricoles sont soumises pour la plupart aux fluctuations de la demande de main d’œuvre selon les saisons. Une fois employées, elles ne bénéficient d’aucun contrat de travail, de salaire minimum ou encore de couverture sociale. En outre, la crise économique globale a eu pour effet la baisse de la demande de produits agricoles du Maroc, laissant de nombreux ouvriers et ouvrières au chômage.  Les ouvrières dans le domaine du textile sont elles soumises à des pratiques abusives, telles que des demandes de signature à blanc utilisées par la suite pour licencier les travailleurs et travailleuses sans notification à l’avance. Les ouvriers se retrouvent donc sans emploi sans même des possibilités de recours contre l’employeur dans la mesure où celui-ci  peut présenter une lettre de démission signée par le travailleur. Le domaine du textile a également été fortement touché par la crise économique globale : autrefois une destination de choix pour les entreprises multinationales cherchant à exploiter la main d’œuvre bon marché et les avantages fiscaux qui leur sont octroyés, le secteur du textile et cuir au Maroc a enregistré 40% de fermetures d’entreprises, soit 24 établissements entre janvier et juin 2010 et des licenciements atteignant 74,5% des effectifs, soit 5 699 licenciés sur un total de 7 645, selon des chiffres du ministère de l’Emploi marocain. Les entreprises décident donc de quitter le territoire marocain pour profiter de meilleurs avantages fiscaux et de main d’œuvre encore moins chère, licenciant des centaines de salariés sans leur verser aucune indemnités ou compensation, le tout avec la complicité des pouvoirs publics prêts à contourner la loi dans l’espoir d’attirer toujours plus d’investissements étrangers. A cette situation s’ajoutent les cas de harcèlement sexuel envers les femmes ouvrières sur leur lieu de travail, face auquel elles se trouvent démunies si elles tiennent à garder leur travail. Face à ces violations flagrantes de leurs droits, les travailleurs et travailleuses s’organisent au sein de leurs syndicats et organisations et initient des actions en justice et des sit-ins demandant au gouvernement de réguler les implantations d’entreprises étrangères sur le sol Marocain : « il est inacceptable que les multinationales s’enrichissent au Maroc et le quittent sans s’acquitter de leurs engagements envers les salariés » réclament les ouvriers d’une usine de textile de Salé fermée début 2010.
La précarité des conditions de travail des ouvrières du Sud et la forte prévalence du virus du VIH dans cette région sont intimement liées : en effet, la pauvreté et la vulnérabilité non seulement économique mais également sociétale de ces femmes perçues comme inférieures à tous points de vues les poussent vers le travail du sexe pour augmenter leurs revenus. Elles deviennent par conséquent des populations à risque, parfois appelées populations passerelles dans le sens où elles peuvent transmettre le virus depuis les groupes à risque aux autres parties de la population perçues comme étant moins à risque.
Avec une prévalence officielle nationale du virus VIH (la prévalence est le nombre total de personnes atteintes d’une maladie ou d’une condition de santé particulière, qui vivent dans une population à un moment donné) située entre 0.08% et 0.1 %, le Maroc, de premier abord, ne semble pas particulièrement courir le risque d’une épidémie de grande ampleur : il serait cependant erroné d’ignorer la situation actuelle. Le mode de transmission largement le plus répandu reste la transmission par voie hétérosexuelle (87%), et certains chiffres restent alarmants et interpellent les autorités de veille sanitaire et les activistes de la société civile : en effet, l’épidémie poursuit une tendance vers la féminisation, les femmes représentant environ 48% des adultes vivant avec le VIH. Dans cette population, les travailleuses du sexe sont tout particulièrement touchées et la prévalence nationale dans ce groupe atteint les 2- 3%, un chiffre qui monte à 5%-6% dans la région du Sous Massaa Draa, site d’Agadir, au Sud du pays. Ces chiffres sont des approximations dans la mesure où l’épidémie reste taboue et les groupes à risques telles que les travailleuses du sexe ou les hommes ayant des relations sexuelles avec des hommes n’osent pas aller se faire tester ou se déclarer par peur du stigma social et des retombées légales, l’homosexualité étant un délit punissable par l’article 489 du code pénal instaurant  des peines de prison contre les homosexuels allant de 6 mois à trois ans ou à des amendes allant de 120 à 1200 DH et la prostitution reste interdite .
Pour contrer la progression de la pandémie, les pouvoirs publics marocains se sont engagés à mettre en œuvre une stratégie multisectorielle englobant à la fois la prévention, la prise en charge des personnes vivant avec le VIH, l’accès au traitement gratuit ainsi que la lutte contre le stigma et la discrimination. Pour ce faire, tous les acteurs marocains ont été mobilisés : membres de la famille royale, société civile (associations, ONGs, syndicats), artistes, différents ministères, ainsi que leaders religieux. Le pays collabore également avec des instances internationales telles que le Fonds Mondial pour la Lutte contre le SIDA, la tuberculose et la malaria à travers le Comité de Coordination du Maroc pour la lutte contre le SIDA. Le programme national mise avant tout sur le renforcement des capacités des principaux acteurs et bénéficiaires, sur la collaboration entre les différentes entités concernées, sur la décentralisation des centres de prises en charge (comme le montre la rénovation et l’agrandissement de celui d’Agadir) et sur les stratégies de communication touchant toutes les couches de la population, même les plus vulnérables ou groupes à risques.
Bien que le Maroc fasse figure de précurseur dans le monde Arabe dans sa stratégie de lutte contre le VIH et dans les ressources mises à disposition pour l’accomplissement de cette stratégie, il est nécessaire, dans une volonté d’approche intégrative, de ne pas occulter les enjeux économiques qui favorisent la propagation du virus. En effet, pour endiguer la pandémie il faut avant tout endiguer la vulnérabilité des populations et plus particulièrement, des groupes à risque. Des actions de renforcement des capacités envers ces populations n’auront qu’un impact minime si un changement structurel n’est pas entrepris, un changement visant une refonte profonde des politiques néolibérales encourageant l’oppression des travailleuses en mettant le moins de règles et d’obligations possibles aux détenteurs du Capital dans l’espoir d’attirer des capitaux et des investissements étrangers au détriment de sa population.
Sans cette réflexion sur les causes systématiques des différences de prévalence selon les régions et les contextes, la stratégie de lutte contre le SIDA reviendra à mettre un pansement sur une blessure nécessitant une intervention chirurgicale.
Ressources

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