Le «modèle turc» et les révolutions arabes

publié une version plus courte dans le journal Le Courrier: http://www.lecourrier.ch/103490/le_modele_turc_et_les_revolutions_arabes
VENDREDI 16 NOVEMBRE 2012

Depuis le début des processus révolutionnaires au Moyen Orient en en Afrique du Nord en janvier 2011 et particulièrement avec les victoires des partis des Frères musulmans en Egypte et en Tunisie, le modèle de gouvernance de la Turquie sous l’autorité de l’AKP,connu sous le nom parti de la Justice et du Développement, est cité comme exemple partout dans les médias et comme modèle par excellence à poursuivre pour les sociétés de la région.

Il est certain que depuis l’arrivée de l’AKP au pouvoir en Turquie en 2002, le pouvoir des militaires n’a cessé de reculer et pour beaucoup aujourd’hui l’institution militaire n’est plus capable de défier le pouvoir de l’AKP. Toute une brochette de hauts et très hauts officiers ont en effet été démis de leurs fonctions au cours des derniers mois par le gouvernement l’AKP, processus entamé depuis quelques années, et remplacé par des hommes non ou peu hostiles au pouvoir en place. La Turquie  version AKP a également été célébré comme la possibilité et ou la réconciliation entre Islam et démocratie, soi disant opposé ou absente auparavant dans le monde arabo islamique. Nous refusons ce genre de propos  qui présuppose l’impossibilité de démocratie dans les sociétés à majorité musulmane, car rien d’intrinsèque à l’islam, ou toute autre religion, la caractérise par sa nature comme démocratique ou non démocratique.

Ces éléments ne doivent pas nous détourner néanmoins de la question fondamentale : le modèle de l’AKP turc favoriserait-il la continuation des processus révolutionnaires de la région, tout en sachant et en reconnaissant que les conditions générales et matérielles ne sont pas les mêmes, et suivrait les mots d’ordres  de pain, liberté et solidarité avec la cause palestinienne ?

La réponse à cette question est clairement non !

La Turquie de l’AKP est en effet appréciée de l’occident impérialiste car elle n’a pas remis en cause son alliance avec l’OTAN, accueillant des troupes américaines durant l’invasion américaine et britannique de l’Irak de 2003, jusqu’à la collaboration sur la gestion de la crise en Lybie et en Syrie pour favoriser les intérêts de l’occident.   La solidarité, davantage et surtout rhétorique, de la Turquie à la cause palestinienne ne l’a pas empêché d’acheter des drones israéliens pour mieux bombarder les populations kurdes en Turquie et en Iraq, ou bien poursuivre des projets de normalisations et des projets d’investissements dans les territoires occupés palestiniens de la Cisjordanie pour rapprocher classes politiques et entrepreneurs palestiniens et israéliens, par l’entremise de relais turcs[1].

Les politiques néo libérales ont également été accéléré avec l’arrivée au pouvoir de l’AKP. Ce dernier a été félicité à plusieurs reprises par des institutions financières internationales telles que le FMI et des associations de patrons turcs qui ont grandement bénéficié de ces politiques. . Pour accroitre et  maintenir la compétitivité des entreprises turques et favoriser la classe dominante, l’AKP n’a cessé de restreindre les pouvoirs des syndicats et d’user d’une  répression féroce contre ces derniers, tout en restreignant ces libertés de manière croissante.

Le 4 Octobre dernier, un très grand nombre de syndicats turcs se sont rassemblés à Ankara pour protester contre la « réforme » des lois du travail et pour demander la libération  des membres emprisonnés du syndicat KESK (Confédération des syndicats des travailleurs publics). La nouvelle loi viole les droits syndicaux fondamentaux et est loin de répondre aux normes européennes et internationales. Cette « réforme » nuirait aux droits fondamentaux de plus de 6,5 millions de travailleurs (euses) à la négociation collective, tandis que la protection contre les licenciements antisyndicaux sera supprimée pour plus de 6 millions de travailleurs (euses).

La répression des libertés touche également d’autres sections de la société au nom de la lutte contre le terrorisme. Les membres du syndicat KESK ont notamment été emprisonné sous cette accusation tandis que l’année dernière 25 membres du syndicat des enseignants Egitim-Sen ont été jugés et emprisonnés pour 6 ans sous des lois anti-terroristes. Plus de 100 journalistes sont actuellement en prison en Turquie, davantage qu’en Iran ou en Chine, et de nombreux autres journalistes ont été licenciés ou ont quitté leur emploi en raison de pressions directes ou indirectes du gouvernement turc. Plus de 800 étudiant(e)s, professeurs et intellectuel(le)s ont également été emprisonnés pour leur activisme.

La grande majorité sont accusés de lien avec l’organisation de l’union des communautés dans le Kurdistan (PKK) fondé par le leader Kurde Ocalan, considéré comme une organisation terroriste par la Turquie. Cette accusation est souvent utilisé comme excuse par le pouvoir pour arrêter toute personne qui demande la liberté d’expression, dénonce les actions injustes contre les syndicats et / ou membres de syndicat, manifestation d’étudiant(e)s contre l’augmentation des frais de scolarité toujours croissant, contre les conditions de travail injustes, etc…

La question kurde en Turquie est néanmoins l’exemple de l’échec le plus patent de la gouvernance de l’AKP. Depuis le 5 novembre, dix mille prisonniers politiques kurdes ont rejoint une grève de la faim lancée le 12 septembre par plus de 700 prisonniers kurdes. Les grévistes réclament la fin de l’isolement et la libération du chef du PKK Abdullah Ocalan, emprisonné sur l’Ile d’Imrali, qui n’est pas autorisé à rencontrer ses avocats depuis 27 juillet 2011 et la suppression complète des restrictions de l’usage de la langue kurde dans tous les domaines et autres formes de discriminations et sous représentation du peuple kurde.  Le premier ministre Recep Tayyip Erdogan continue  de son côté d’accuser les grévistes de faire « le show », ignorant leurs revendications. Récemment, défiant l’interdiction par les autorités turques de toute manifestation et le blocus policier, les kurdes sont descendus  dans les rues de Diyarbakir. De violents affrontements se sont déroulés entre les policiers turcs et manifestants.

Depuis 2009, 8.000 hommes politiques pro-kurdes, des avocats, des universitaires, des écrivains et des membres des médias ont été arrêtés sur des accusations de terrorisme, tandis que la répression contre les militants armés du PKK a aussi augmenté, 405 tués depuis juin 2011.

Dans un récent discours, le ministre de l’Intérieur turc, Idris Naim Sahin,  a déclaré qu’il n’y avait “aucune différence entre les balles tirées dans [kurde du sud-est] et les articles écrits à Ankara” pour justifier la répression contre journalistes, intellectuels d’un côté et militants armés.

Non véritablement, les processus révolutionnaires du moyen orient et de l’Afrique du nord doivent continuer et non suivre l’exemple de l’AKP, pour poursuivre les objectifs de pain, liberté et indépendance. La révolution permanente est le mot d’ordre et le véritable modèle à suivre est celui de l’émancipation par le peuple et pour le peuple.


[1] Voir Güven Sak, “The Challenge of Developing the Private Sector in the Middle East,” The Economic Policy Research Foundation of Turkey, Mai 2008

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