Le mot d’ordre : Révolution permanente!

Version allongée et complémentée avec les évènements de la Tunisie de l’article dans le journal le Courrier du 14 décembre 2012 « Le mot d’ordre : Révolution Permanente »

Les derniers évènements en Egypte et en Tunisie nous démontrent encore une fois que les processus révolutionnaires dans ces pays et plus généralement dans la région sont loin d’êtres terminés. Les médias dans leur grande majorité ont caractérisé les récentes oppositions comme un combat entre islamistes contre laïques, qu’ils soient d’ailleurs proche des mouvements islamistes dans le monde arabe comme al Jazira et Al Arabia sous la direction respectivement  du Qatar et de l’Arabie Saoudite, lesquels soutiennent les gouvernements  contrôlés par les Frères Musulmans (FM) de ces pays  et dans les pays occidentaux caractérisé très souvent par une vision islamophobe, réduisant les contentieux au facteur religieux. Dan les deux cas, la profondeur politique, sociale et économique du processus révolutionnaire, ainsi que la conscientisation des masses est ignoré.

L’opposition aux gouvernements dirigé par les FM en Tunisie et en Egypte ne se limite en effet pas uniquement et loin de là au facteur religieux, et n’est en aucun lié à la religion de l’Islam. Il y a bien sûr des demandes pour un Etat civile pour tous les citoyens sans discrimination de la part de l’opposition tunisienne et égyptienne, mais l’opposition à ces gouvernements s’inscrit dans divers facteurs beaucoup plus large.

Tout d’abord en Egypte et en Tunisie, les opposant(e)s s’insurgent contre les dérives autoritaires et les tentatives de dominations de tous les rouages de l’Etat par ces partis.

En Egypte, la quasi-totalité des nouveaux gouverneurs de provinces sont issus des frères musulmans, tandis que la nouvelle constitution, boycottée par de tous les secteurs de la société égyptienne excepté les FM et les salafistes, tout en islamisant la société, avait surtout pour principal objectif de placer l’autorité du président et du gouvernement – ainsi que l’Assemblée constituante en charge de rédiger une nouvelle constitution pour l’Egypte – en dehors du contrôle de la justice ou toute autre personne. C’est cet dernier élément qui est le principal grief des manifestant(s) contre le nouveau gouvernement, à savoir la volonté de mainmise du pouvoir politique. Un exemple de cette opposition à ces nouvelles mesures est la décision de 11 journaux privés dans le pays de suspendre leur publication, le 4 décembre, contre les tentatives de limitations de la liberté d’expression possible avec la nouvelle constitution et la direction prise par ce nouveau gouvernement. Le jour d’après c’était le tour des télévisions privés d’effectuer une action similaire.

La colère contre les FM ne s‘est pas seulement manifesté dans les grands centres urbains du Caire et d’Alexandrie. Un nouveau phénomène est apparu ces dernières semaines, à savoir l’indignation de plus en plus importante dans les zones rurales et les villes de province qui ont été les bastions des FM pendant longtemps.

Il ya eu de nombreuses manifestations spontanées et également des attaques contre le siège des FM un certain nombre de fois ces dernières semaines par exemple à Alexandrie, sur le canal de Suez, dans les villes d’Ismaïlia et de Suez, dans le nord du Delta et d’autres régions. Contrairement aux annonces des médias proche des FM, les manifestants sur la place Tahrir n’étaient pas des partisans de Moubarak dans leur quasi-totalité tentant de répandre le chaos dans le pays, mai bien pour leur grande majorité des activistes et autres ayant manifesté pour la chute de Moubarak, et surtout des personnes ayant voté pour le président Morsi et déçus de son action politique.

En Tunisie, l’ancien gouverneur de Siliana, Ahmed Zine Mahjoub, et aussi neveu du premier ministre Hamad Jebali, qui avait démissionné de son poste sous la mobilisation et pression populaire vient d’être nommé gouverneur de Tunis par le premier ministre.

Le gouvernement tunisien a également nommé, sans consultation des rédactions et des organisations professionnelles, de nouvelles directions à la tête de télévisions, radios et journaux publics depuis le début de l’année, tandis qu’en Egypte quelque 50 rédacteurs en chef des principaux journaux et bureaux de presse ont également été remplacées

En même temps, l’alliance entre les FM et l’armée, symbole de l’ancien pouvoir de Moubarak, n’a en effet pas été remis en cause depuis la chute de Moubarak et continue  comme nous pouvons le constater dans les articles de la nouvelle Constitution égyptienne, où les prérogatives de base de l’armée sont garantis : un budget secret, le contrôle des officier sur le ministère de la Défense, une forte influence dans les décisions de sécurité nationale et le droit de juger des civils devant des tribunaux militaires. Le président égyptien Mohamed Morsi a aussi accordé à l’armée le 10 décembre le pouvoir d’arrêter des civils, en lui demandant d’assurer la sécurité jusqu’à l’annonce du résultat d’un référendum.

La continuation des politiques néolibérales sur le modèle des anciens pouvoirs, la non résolution de la question sociale et surtout l’attaque et la répression sur les acteurs sociaux comme les syndicats nourrissent également les manifestations. Les deux gouvernements sont en effet en négociation constante avec le FMI et autres institutions pour se voir accorder de nouveaux prêts dépassant plusieurs milliards et qui enferment ce sociétés dans de nouvelles politiques d’austérité économique et mesures néo libérales. Dans les deux pays des mobilisations ont eu lieu contre le prêt du FMI et des politiques d’austérité qui les entoure, de même que les accords de libres échanges comme par exemple entre la Tunisie et l’UE dénoncé par de nombreux partis en Tunisie, dont le Front populaire.

En même temps l’offensive contre les milieux sociaux et syndicaux refusant ces mesures sont toujours plus forte.

En Tunisie, des milices du mouvement Nahda n’ont pas hésité d’attaquer le siège de l’UGTT avec des bâtons, des couteaux, des bombes de gaz causant plus d’une dizaine de blessés, à Tunis. Cela est survenu le jour de la commémoration du 60éme anniversaire de l’assassinat du leader et fondateur du mouvement syndical tunisien Farhat Hached, le 4 décembre 2012.De nombreuses manifestations ont immédiatement eu lieu, dans des régions comme celles de Sousse, Bizerte, Nabeul, Sfax, etc, tandis que cinq Unions régionales ont pris la décisions d’appeler à des grèves générales pour le lendemain. Enfin une grève générale nationale de protestation contre les attaques ayant ciblé l’UGTT a été décrétée pour la journée de jeudi 13 décembre 2012. Cette dernière n’a finalement pas eu lieu, l’UGTT  n’a pas voulu ou pu aller au bout de son idée et a accepté un compromis, très critiqué par de nombreux syndicalistes et une grande partie de ses membres, très largement en deçà des conditions que la centrale syndicale a imposées comme plateforme de négociation et comme préalables à toute levée de la grève générale, notamment les excuses publiques et la dissolution des Ligues de Protection de la Révolution (LPR), qui n’ont pas été élucidés dans le compromis.

Néanmoins de nombreuses grèves générales ont été décrétées ces derniers mois dans diverses régions, tandis qu’en même temps un grand nombre de mobilisations ont eu lieu pour le droit à l’eau, le droit à l’électricité, ainsi que pour la défense des droits des femmes. Face à cette mobilisation, de nombreux syndicalistes et activistes ont été arrêtés à plusieurs reprises à cause de leur opposition aux politiques du gouvernement et de leurs activités syndicales. Dernièrement, la ville de Siliana (sud-ouest de Tunis) a connu de nombreuses manifestations et grèves dégénérant fin novembre en cinq jours d’affrontements entre manifestants et policiers, faisant quelque 300 blessés. Les mobilisations des manifestant(e)s ont néanmoins permis la réalisation de certaines de leurs demandes dont la mise à l’écart du gouverneur, un examen accéléré par la justice du dossier de personnes emprisonnées en avril 2011, des aides pour soigner les blessés et un programme de développement dont le contenu n’a pas encore été précisé.

La classe ouvrière tunisienne subit une politique économique et sociale ultra-libérale du gouvernement actuel, en continuation de l’ancien. Les sociétés publiques sont la cible du gouvernement qui désire les vendre aux pays du Golfe, et surtout au Qatar. Le pouvoir d’achat des travailleurs est en baisse, la Tunisie sombre dans une crise sociale et économique.

En Egypte, la première moitié du mois de septembre a vu se dérouler plus de 300 manifestations. C’est le nombre le plus élevé enregistré depuis le début de cette année. La majorité de ces manifestations réclamait de meilleures conditions de vie et de travail, des contrats de longue durée et des nominations. Les grèves et manifestations se sont poursuivies à une vaste échelle depuis septembre. Durant le même mois, deux groupes de travailleurs indépendants et plusieurs partis politiques ont uni leurs forces pour former un Front national pour la défense des droits du travail et des libertés syndicales. Ces avancées notoires ne sont pas appréciées des nouvelles autorités égyptiennes (Frères Musulmans) ni des anciennes (les forces armées), qui s’allient à nouveau. La répression continue en effet de manière très forte à l’encontre des syndicalistes sous la présidence de Mohamed Morsi. De nombreuses lois et décrets interdisant les grèves et manifestations de travailleurs ont été promulgués. Le nouveau régime tente de briser la volonté des salarié·e·s en grève, tandis que le ministère du Travail s’emploie simultanément à affaiblir et contrôler le mouvement syndical indépendant. En effet dans un décret portant sur le travail le 25 novembre a été critiqué par de nombreux syndicalistes comme une tentative d’hégémonie des FM sur les syndicats, par la suppression de membres âgés de plus de 60 de la Fédération égyptienne des syndicats et de les remplacer par des membres nommés.

De manière symbolique plusieurs villes ont également déclaré leurs indépendances du gouvernement des FM, comme la ville industrielle de Mahalla symbole de la résistance ouvrière pendant les années Moubarak et pendant la révolution.

L’utilisation également de milices par les FM pour réprimer les manifestant(e)s et déloger les tentes des opposants aux abords du palais présidentiel démontre les penchants autoritaires, de même d’après le quotidien égyptien Al-Masry Al-Youm (proche de l’opposition), les manifestants arrêtés ont été envoyés dans des “salles de torture”, en face du palais.

Malgré la répression et sous la pression et la détermination des manifestations de l’opposition, le président Mohamed Morsi a annulé samedi soir le décret par lequel il s’était octroyé des pouvoirs renforcés, et a annulé les hausses de taxes sur des produits de base et de grande consommation, quelques heures après les avoir décidées. La tenue du referendum sur la Constitution, qui est également source de tension et de refus, a par contre été maintenue par le gouvernement égyptien. Le vote se tiendra les 15 et 22 décembre, au lieu de la seule journée du 15.

Le mot d’ordre est sans aucun doute la révolution continue, car les objectifs de la révolution «liberté, justice sociale et indépendance » sont loin d’avoir été accomplis et les gouvernements actuels en Tunisie et en Egypte ne s’y dirigent pas du tout, continuant à bien des égards les mêmes politiques dans divers domaines ( notamment socio  économique et politiques étrangères)  que leurs prédécesseurs.  La phrase du révolutionnaire français St Just sonne et résonne aujourd’hui d’une actualité criante pour les peuples de la région: « Ceux qui font des révolutions à moitié n’ont fait que se creuser un tombeau. »

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