Turquie: une alternative populaire possible?

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article publié dans le journal Le Courrier le vendredi 28 juin 2013

Depuis maintenant plusieurs semaines, des mobilisations populaires contre le gouvernement AKP (Parti de la justice et du développement) de Recep Tayyip Erdogan secouent la Turquie. La décision de détruire le parc Gezi au profit d’un centre commercial et la répression violente des forces de l’ordre contre des activistes écologistes ont été l’étincelle du déclenchement du soulèvement populaire. Mais comme on l’écrivait en novembre, les frustrations en Turquie sont bien plus profondes ( voir cet article http://www.lecourrier.ch/103490/le_modele_turc_et_les_revolutions_arabes).

L’autoritarisme et le néolibéralisme sauvage du gouvernement Erdogan est au centre des protestations et des frustrations populaires. Ce dernier a tenté par tous les moyens –médiatiques et répressifs– de délégitimer et mettre un terme aux mobilisations de rue. Les manifestants ont été désignés par le Premier ministre –et la presse à sa botte– comme des terroristes, ennemis de l’Islam, «putschistes» laïcistes au service des forces étrangères jalouses des progrès économiques de la Turquie. En même temps, le gouvernement faisait pression sur les médias pour taire des informations sur les protestations et la répression violente des forces de l’ordre.

Dans les faits, plus de 600 personnes ont été arrêtées, y compris des médecins qui soignaient des manifestants blessés. L’Association médicale turque rapportait, au soir du 17 juin, que 7822 manifestants avaient été blessés en divers lieux et quatre personnes tuées. Le gouvernement a également menacé de faire usage de l’armée, ancienne ennemie irréductible de l’AKP, contre les manifestants.

Ces attaques généralisées n’ont cependant pas réussi à ébranler la détermination des manifestants à poursuivre leurs actions de protestation. Des rassemblements de solidarité ont eu lieu à travers le pays en soutien à la dynamique populaire du parc Gezi. L’appel des autorités d’Istanbul aux parents à retirer leurs enfants de Gezi s’est soldé par l’arrivée sur place de plus d’une centaine de mères d’occupants, scandant «les mères sont fières de la jeunesse».

Le délogement brutal des manifestants de la place Taksim par des unités antiémeutes, à coups de gaz lacrymogènes et de canons à eau, n’a pas davantage mis fin à l’énergie des manifestants. Le slogan «partout est Taksim, la résistance est partout» a été repris dans tout le pays, et les expériences de démocratie participative entamées au parc Gezi se sont multipliées dans de nombreux quartiers de différentes villes, sous la forme de forums et de rassemblements populaires.

Impliquant principalement, à l’origine, des militants de gauche, écologistes, et des artistes, les mobilisations se sont rapidement élargies à d’autres secteurs de la société. Des milliers de jeunes activistes qui, pour beaucoup, prenaient part à une activité politique pour la toute première fois, sont descendus dans les rues, pris de colère.

Le principal parti d’opposition (CHP, Parti républicain du peuple, laïc kémaliste) et quelques groupes de droite nationalistes qui soutiennent l’armée ont, eux aussi, rejoint les cortèges. Mais leur influence a été limitée depuis le début des mobilisations.

Au niveau international, les critiques affichées par certains pays occidentaux à l’encontre du gouvernement AKP dans sa gestion des évènements témoignent à nouveau de leur hypocrisie envers un acteur qui, fut un temps, a été vanté par les mêmes comme un modèle démocratique et néolibéral à suivre pour les autres pays à majorité musulmane, et continue à agir comme un allié indéfectible de l’OTAN.

Dans le même temps, certains médias occidentaux et orientaux tentaient de limiter les évènements en Turquie à un conflit entre laïcs et croyants. Une image bien loin de la réalité. Sans nier que cette question, légitime, traverse les revendications de certains groupes de manifestants, c’est véritablement l’autoritarisme et le capitalisme sauvage de l’AKP qui est la cible des mobilisations populaires.

L’espoir, en effet, de construire et voir se développer une alternative politique radicale, qui combine démocratie, justice sociale et reconnaissance des droits des peuples, sur la base d’une jeunesse nouvellement politisée, est grand. Cette alternative s’oppose tant aux politiques néolibérales, antiféministes et autoritaires de l’AKP qu’aux discours des nationalistes hostiles aux peuples de Turquie, particulièrement au sujet des droits du peuple kurde et de son négationnisme sur le génocide arménien, tout en maintenant une position en faveur d’un rôle politique accru de l’armée.

Le vrai changement en Turquie passera par l’unité des classes populaires des différents peuples du pays, face aux tentatives de division de l’AKP et des nationalistes. Comme une pancarte d’un manifestant le disait: «Avez-vous compris pourquoi ils nous divisent entre Sunnites et Alevis, entre Turcs et Kurdes? C’est parce que nous sommes cela (en référence aux rassemblements de masse et au mouvement populaire) lorsque nous sommes unis». Une opportunité à saisir pour la gauche radicale…

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