La nécessité du mariage entre marxisme et féminisme

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La relation entre le marxisme et le féminisme n’est pas toujours allée de soi au sein de chaque mouvement. Sans revenir en détail sur une histoire tumultueuse –et qui le reste aujourd’hui à bien des égards– l’objet de cette chronique s’inscrit dans le cadre des mobilisations de la Journée des femmes du 8 mars. Parce qu’il est nécessaire de rappeler que l’émancipation des femmes et la lutte des classes sont indissociables.Reconnaissons tout d’abord que les hommes, y compris au sein des classes populaires, continuent de jouir de privilèges liés au genre. Aujourd’hui encore, les femmes subissent des discriminations en terme d’emplois et de salaires. L’écart salarial entre femmes et hommes, par exemple, s’élevait à 18,4% en Suisse en 2010, tandis que les femmes constituent 70% des salarié-e-s qui gagnent moins de 4000 francs par mois pour un travail à plein temps.

Une mesure qui permettrait un premier pas vers plus d’égalité salariale entre les femmes et les hommes serait de soutenir un salaire minimum de 4000 francs par mois ou de 22 francs de l’heure. Ainsi, en Angleterre, la réduction la plus importante de l’écart salarial est survenue avec l’introduction d’un salaire minimum, en 1999.

Reconnaître l’oppression de genre ne signifie pas pour autant qu’il faut assimiler les hommes à une classe exploiteuse. Il s’agit plutôt d’appréhender comment le capitalisme intègre des rapports de pouvoir précapitalistes, tels que le système patriarcal, et de quelle manière il les maintient lorsque qu’ils peuvent servir ses intérêts.

Le rapport de genre se trouve ainsi être à l’«intersection» d’autres rapports de pouvoir, tels que les relations de classe ou de «race» (en tant que construction sociale). Par exemple, la travailleuse musulmane voilée en France subit en tant que travailleuse une exploitation de classe, en tant que femme une oppression de genre, et en tant que musulmane une discrimination raciste et islamophobe de l’Etat français. Le climat islamophobe entretenu par la classe politique bourgeoise constituée par le FN, l’UMP et le PS, et peu combattu par la gauche radicale, s’est d’ailleurs matérialisé par une hausse des actes et menaces envers la communauté musulmane, avec l’apparition d’un phénomène en forte augmentation: les agressions physiques ciblant les femmes voilées.

Cette intersectionnalité des dominations constitue davantage, on le voit, qu’une simple addition d’oppressions. Pour cette raison, les femmes, pas plus que la classe ouvrière, ne peuvent être considérées comme des sujets homogènes. Et les éléments d’intersection que sont les discriminations de genre, les conditions économiques, les oppressions culturelles et idéologiques ne doivent pas être sous-estimés, au risque de perdre de vue la complexité de la tâche, au moment de construire un mouvement progressiste comprenant des travailleurs et travailleuses de tous les horizons.

Ainsi, pour reprendre l’exemple de la travailleuse musulmane, si un parti défend le droit pour tous les travailleurs à un meilleur salaire, en négligeant de s’attaquer au racisme et aux oppressions de genres, il se coupera d’une partie des classes populaires. La non prise en compte de ces interconnexions dessert tant la cause des femmes que tout projet politique visant transformation radicale de la société.

Pour construire un mouvement progressiste, nous devons comprendre comment, au-delà des dynamiques capitalistes, les questions de genre et d’origine ethnique influencent à la fois la structure du travail et les processus de développement de la conscience. Il ne s’agit pas de savoir si les classes passent avant le genre ou l’inverse, mais comment le genre et la classe interviennent ensemble dans la production et les relations de pouvoir capitalistes, qui se traduisent par une réalité complexe.

C’est en tenant compte de ces différentes dynamiques que les femmes des classes populaires qui luttent pour leurs droits peuvent être convaincues de la nécessité de «marier» marxisme et féminisme. Comme le relevait en 1889 la révolutionnaire Clara Zetkin: «Les travailleuses sont convaincues que le problème de l’émancipation des femmes n’est pas un problème isolé mais qu’il fait partie de la question sociale». Pas de féminisme sans socialisme, pas de socialisme sans féminisme.

Joseph Daher

article publié dans le journal Le Courrier vendredi 7 mars (http://www.lecourrier.ch)

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