Triste anniversaire: 10 ans de loi contre les signes religieux ostentatoires

voile2

Cette semaine a marqué le triste anniversaire de la loi sur les signes religieux ostentatoires dans les écoles primaires et secondaires. Dix ans. Dix ans que cette loi qui a été vendue au peuple sous couvert de ‘laïcité’ (alors que la loi de 1905 garantit la liberté de culte et ne mentionne nulle part l’interdiction de porter des signes religieux à l’école) opprime et exclut les femmes qui décident de porter le voile, et celles qui y sont obligées. Et je dis bien femmes, car il ne faut en aucun cas oblitérer la perspective clairement genrée de cette mesure : l’extrême majorité des personnes directement concernées par cette loi et ses conséquences sont des femmes, et ce malgré le phrasé utilisé dans le texte législatif. Pour mémoire, cette loi qui est venue se rajouter au code de l’éducation s’énonce comme suit :

 

« Dans les écoles, les collèges et les lycées publics, le port de signes ou tenues par lesquels les élèves manifestent ostensiblement une appartenance religieuse est interdit.

Le règlement intérieur rappelle que la mise en œuvre d’une procédure disciplinaire est précédée d’un dialogue avec l’élève. »

 

En 2004, les filles et femmes voilées qui étaient, il faut bien le dire, dans la ligne de mire de cette mesure, étaient curieusement ( ?) bien absentes des débats publics et dans les médias. Personne ne leur a véritablement demandé leur avis, alors que tout le monde déblatérait sur les concepts de laïcité, de liberté de culte et de démocratie, et que la France s’était apparemment dotée d’une pléthore d’interprètes du Coran. Dix ans plus tard rien n’a changé, et les premières concernées sont toujours tenues à l’écart des débats sur les chaînes de télévision ou de radio ‘mainstream’. Cette choquante absence d’inclusion des principales concernées dans les conversations qui touchent à leurs choix et à leurs vies n’est qu’une des milles manifestations habituelles des effets pervers du patriarcat dans la société  : ainsi, ce n’est certainement pas la première fois que des hommes de pouvoir prennent des décisions pour les femmes sans s’embêter plus que ça à leur demander leur avis. On le voit aux Etats-Unis dans les débats sur l’avortement et les droits sexuels, et on le voit encore en France sur les débats sur le voile.

 

En sus de la nature sexiste de cette loi, il est impossible d’occulter sa composante intimement islamophobe, et aucun argument allant dans le sens de ‘Mais les kippas et les grandes croix sont également interdites !’ ne pourra rien y changer. La vérité reste que le port d’une petite croix est explicitement toléré alors que le port d’un bandana ne l’est pas. Un bandana n’est pas un signe religieux ostentatoire, il est cependant interdit par des législateurs hystériques qui mesurent le degré de libération d’une femme à la surface de cheveux qu’ils peuvent voir.  La vérité reste que cette loi est venue dans un contexte bien spécifique d’islamophobie internationale généralisée suite aux évènements du 11 Septembre et d’un climat national français d’allergie au voile qui date des années 80.

 

Il est à déplorer que cette loi ait été mise en avant et soutenue par des féministes et que des arguments soi-disant en faveur de la libération de la femme ait été avancés pour la justifier. Cette position soulève deux problèmes principaux : tout d’abord l’héritage colonialiste de la France qui considère que l’indigène musulmane ne peut faire preuve de contrôle sur sa propre vie et qu’elle est forcément opprimée par les hommes de sa famille ou bien manipulée par des religieux de sa communauté. C’est le complexe du Grand Sauveur Blanc, qui ne s’arrête pas 30 secondes pour réfléchir à ses paroles et à ses actes et qui considère qu’il sait mieux que la personne concernée ce qui est bon pour elle, sans compter que ces ‘féministes’ démontrent une ignorance totale du féminisme islamique, qui, comme toute branche féministe a ses limites, mais qui existe, qui milite et qui est loin de prôner une quelconque soumission à qui que ce soit.  L’autre problème soulevé par ces féministes qui se sont mises derrière cette loi est une volonté d’homogénéisation et d’appropriation du féminisme lui-même. Il n’y aurait apparemment qu’une seule bonne manière d’être féministe, qu’un seul modèle de libération, et cette bonne manière serait bien entendu définie par les femmes privilégiées de la société néo-libérale.

Mais exclure des femmes de débats qui les concernent, les forcer à se dévoiler, ce qui reste un acte d’une inimaginable violence, les mettre de côté, les empêcher d’avoir accès à certaines carrières à moins qu’elles ne se plient à ce modèle pré-établi, est-ce bien du féminisme ? Il me semblait que dans sa plus basique lecture, un/e féministe est une personne qui milite pour l’égalité politique, économique et sociale des hommes et des femmes, mais est également une personne qui se bat pour la libération de la femme des chaînes du patriarcat et pour la libération de tous les groupes oppressés, ainsi que pour une redistribution équitable des richesses. Il me semblait qu’une féministe incluait les femmes au lieu de les exclure et de les stigmatiser. Il est désolant de voir comment des féministes en sont venues à tenir des propos islamophobes sous couvert de ‘libération’, avec pour seule et unique conséquence une double oppression pour les femmes concernées.

Il existe évidemment des filles et des femmes que l’on force à se voiler, ou qui se sentent obligées de le faire sans que le port du voile ne relève d’une démarche et d’une réflexion personnelle, bien qu’elles ne représentent en aucun cas la majorité des filles et femmes voilées. La loi sur les signes religieux ne les aide et ne les soutient absolument pas, au contraire : là aussi, on exclut. Il est complètement naïf de penser que ces filles auront l’autorisation de se dévoiler : là encore, elles seront encore plus marginalisées.

 

Cette loi a eu des répercussions catastrophiques sur les vies des jeunes femmes auxquelles elle s’est appliquée. Le recueil de témoignages ‘Les filles voilées parlent’ de Malika Latrèche, Ismahane Chouder et Pierre Tevanian montre de manière très explicite les moyens de pression exercés par les directeur de lycée pour forcer les filles à se dévoiler, les mesures d’isolement dont elles ont fait l’objet lors de pseudo ‘période de dialogue’, leur volonté de trouver un compromis en mettant un bandana, compromis du reste rarement accepté. Ce livre donne avant tout la parole à des femmes et à des filles sans voix dans les médias, et l’on y découvre leurs ambitions, leurs projets, leur rêves, tout ce qui fait d’elles des individus à part entière que la société dans laquelle elles vivent réduit à un vulgaire et grossier stéréotype.

Une autre conséquence de cette loi a été la montée d’une islamophobie totalement décomplexée qui permet non seulement des remarques, des insultes, du harcèlement et des attitudes d’exclusion envers les femmes voilées mais également des agressions physiques et violentes sur ces femmes, phénomènes qui ont renforcé le communautarisme et facilitent la fragmentation du tissu social. Les classes politiques de gauche comme de droite utilisent l’islamophobie comme un outil servant à diviser les classes populaires.

 

Je laisse les mots de la fin à Jihene, 24 ans, une des jeunes femmes ayant partagé son témoignage dans le livre ‘Les filles voilées parlent’ :

 

‘Si je vais à l’école, c’est pour apprendre, pas pour montrer mon foulard. Je mets un foulard, une autre fille met un pull rose : c’est exactement pareil. Je veux qu’on me regarde telle que je suis, je veux qu’on m’embauche pour mes compétences professionnelles, sans ‘bloquer’ sur mon foulard. Je veux tout simplement, même si ça paraît utopique, qu’on prenne au sérieux ces trois mots :liberté, égalité, fraternité. C’est tout !’

 

Comments
One Response to “Triste anniversaire: 10 ans de loi contre les signes religieux ostentatoires”

Leave a Reply

Fill in your details below or click an icon to log in:

WordPress.com Logo

You are commenting using your WordPress.com account. Log Out / Change )

Twitter picture

You are commenting using your Twitter account. Log Out / Change )

Facebook photo

You are commenting using your Facebook account. Log Out / Change )

Google+ photo

You are commenting using your Google+ account. Log Out / Change )

Connecting to %s

%d bloggers like this: