Militant et universitaire, un dilemme?

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Etre à la fois un militant et un universitaire est parfois considéré comme problématique. Pour la droite, le militant universitaire (de gauche, forcément) instrumentalise les étudiants, tandis que cette même droite ne considère pas les cours d’économie politique, essentiellement basés sur le libéralisme et le néolibéralisme –avec, en général, un seul cours sur l’économiste réformiste Keynes– tels qu’ils sont enseignés dans la grande majorité des universités, comme des vecteurs d’orientation de la pensée. Mieux: la mauvaise foi poussée un peu plus loin, le libéralisme et le néolibéralisme économiques sont présentés comme les seules voies possibles pour notre société, malgré leurs échecs criants de par le monde (augmentation des écarts de richesse, pauvreté, catastrophes écologiques, guerres, etc). Il n’empêche, les cours d’économie politique sont situés comme idéologiquement neutres –au même titre, d’ailleurs, que l’ensemble de notre éducation depuis l’enfance– et non déterminés par le système capitaliste dans lequel on vit.

Malheureusement, l’université a été très fortement touchée par la vague du néolibéralisme, et par le processus d’individualisation qu’elle a entraîné. Si bien que l’Alma Mater a une très nette tendance à se positionner en lieu soit disant «neutre», privé de débats de fond et d’idées subversives, tout en étant de plus en plus au service des besoins de l’économie capitaliste et de son idéologie. La recherche et les investissements sont par exemple de plus en plus dirigés vers les secteurs lucratifs.

Comme l’intellectuel et militant italien Gramsci le soulignait, il n’existe pas de classe indépendante d’intellectuels: chaque classe a les siens. Au niveau universitaire, c’est la même chose, et certains participent au maintien du système capitaliste en promouvant la culture de la classe bourgeoise au pouvoir.
En même temps, le rôle du militant universitaire est confronté de manière constante à ce dilemme déjà posé par Karl Marx: «Les philosophes n’ont fait qu’interpréter le monde; il faut désormais le transformer». Et certains d’eux éprouvent le besoin de séparer la théorie –penser et comprendre le monde dans lequel on vit– de la pratique –s’opposer à la société dans laquelle on vit. D’autres encore font le choix de ne pas «trop» s’investir politiquement, estimant qu’être considérés «trop politique» ou «trop marqué à gauche» peut avoir des répercussions négatives sur leur vie professionnelle.

Cela peut mener à l’accusation que, in fine, les universitaires, quels que soient leurs idéaux, forment une caste enfermée dans une tour d’ivoire et déconnectée de la réalité. De fait, cette posture existe. Mais on ne peut la généraliser et l’expliquer uniquement à travers une perception du monde qui serait propre à la culture académique, sans relever que ce phénomène est à mettre au nombre des victoires du néolibéralisme.
A contrario, il semble dangereux de créer une dichotomie entre le volet militant et le volet universitaire. Il ne devrait pas exister de ligne de séparation entre, d’un côté, les universitaires ou intellectuels vus comme des «experts» ou des «sages» et, de l’autre, les militants assimilés à des masses désœuvrées en recherche désespérée de direction. Car il existe bel et bien une relation dialectique entre ces deux cas de figure.
Dans ce contexte, quel est le rôle du militant universitaire? Celui de combiner la théorie et la mise en pratique d’une critique constante de la société, tout en cherchant à créer des mobilisations contre ses dérives. Le militant universitaire devrait ainsi constamment remettre en cause tant les idéologies dominantes que les formes de discriminations qu’elles produisent ou entretiennent. Ses recherches et sa production académique devraient pouvoir constituer un outil d’éducation politique favorisant l’émergence de nouvelles valeurs et la propagation d’une culture nouvelle, libérées des valeurs et de la culture imposées au peuple par la classe bourgeoise.

Il s’agit pour ce faire de questionner le système dans lequel on vit, en toute indépendance –à l’abri de la cooptation par les gouvernements et les grandes entreprises– et de mettre son savoir et ses compétences au service des minorités discriminées, déshéritées, et des questions oubliées des débats.
L’historien et politologue Howard Zinn, universitaire brillant et ardent défenseur du mouvement des droits civiques et du courant pacifiste aux Etats-Unis, avait raison en disant qu’«obéir à un gouvernement sans le remettre en question, c’est agir et se comporter essentiellement de façon antidémocratique».

Du côté pratique, un militant universitaire devrait s’impliquer activement dans les luttes, en étant partie prenante dans la construction de mouvements contre les formes d’oppression, d’injustice et d’exploitation, ou en soutenant les mouvements existants par son apport théorique, dans une logique d’échange –et non de manière élitiste– sur la base de l’expérience accumulée par les personnes en lutte.

C’est aider, en somme, le peuple à prendre conscience de sa propre fonction dans la société et de son potentiel révolutionnaire.

Joseph Daher

Article publié dans le journal “Le Courrier”, vendredi 14 Novembre 2014

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