Discussion à bâton rompue avec Soha Béchara

Je me rends à Vernier ce samedi matin pour aller voir Soha Béchara que j’ai le plaisir et l’honneur de connaître depuis maintenant quelques années à travers les rencontres culturelles de Genève sur le Monde Arabe et que j’avais déjà interviewé dans le cadre de mon mémoire il y a plus d’un an. Connaissez-vous Soha Béchara? C’est une figure nationale et une héroïne de la résistance au Liban, cette militante communiste de la première heure a d’abord débuté avec les l’Union des jeunes démocrates libanais (UJDL) pour ensuite rejoindre le Front de la résistance nationale libanaise (FNRL) à la suite de l’occupation du Liban sud par les israéliens à partir de 1982. Après l’action armée qu’elle a entreprise contre le général Antoine Lahad, chef de l’armée supplétive israélienne nommé Armée du Sud-Liban, elle est alors emprisonnée dans la prison de Khiam pendant 10 ans. Elle sera libérée en 1998 à la suite d’une campagne internationale de soutien, elle se rend dès lors en France pour poursuivre ses études mais surtout pour dénoncer la situation au sud Liban toujours sous occupation et témoigner du sort terrible réservé à ses anciens co détenus dans cette prison de Khiam cachée par l‘ennemi israélien et inconnue du grand public. Elle vit désormais à Genève et qui donc pouvais je espérer de mieux que Soha pour écouter ses réactions pour mes articles « ou en est la gauche au Moyen Orient » et «  dossier spécial sur le Parti Communiste Libanais ». Nous nous retrouvons au café et commençons un tour d’horizon du Moyen Orient.

Le premier sujet c’est bien sûr le Parti Communiste Libanais, dont elle est encore membre sympatisante, et sur lequel elle porte un regard critique comme celui d’une grande sœur qui sait que son cadet peut faire mieux. Le PCL, dit elle, a un programme politique intéressant mais son contenu doit être plus élaboré et plus développé, par exemple, nous voulons une réforme de l’éducation, oui d’accord mais comment? Comment allons-nous renforcer l’éducation publique dans un pays composé majoritairement d’écoles privées? Comment allons-nous améliorer la formation du corps enseignant dans le système publique? Est-il normal que le gouvernement subventionne des écoles privées?

Soha regrette également que son parti n’allie pas la théorie à la pratique, notamment s’agissant de la place de la femme. Le PCL me fait elle remarquer n’a présenté aucune femme sur ses listes lors des dernières élections, ce n’est pas possible pour un parti dit progressiste. De même, ajoute elle, les femmes sont absentes des hautes fonctions dans le parti, il faut changer cela pour que nous joignons la théorie à la pratique. Elle s’offusque de plus que le PCL n’est jamais organisé de toute son existence une manifestation pour l’obtention de droits civiques en faveur des palestiniens, alors que la cause palestinienne est un thème très important au sein de son parti.

Soha aborde ensuite les relations avec deux partis politiques, le Courant Patriotique Libre et le Hezbollah, qui entretiennent des rapports avec le PCL. Concernant le premier, elle affirme que Michel Aoun a apporté un vent nouveau à la politique libanaise et notamment par la nomination de jeune politicien dynamique et entreprenant comme Gebran Bassil ou des technocrates compétents comme Charbel Nahas. Je lui fais remarquer alors que le Général Aoun a depuis son retour tenu des discours à coloration sectaire tout de même, en contradiction avec sa pensée et du PCL, en se présentant comme le protecteur et le défenseur des chrétiens du Liban et d’Orient tout en utilisant la carte de l’implantation des réfugier palestiniens pour faire peur à un électorat chrétien qui y voit une menace démographique. Soha ne désapprouve pas, mais ajoute qu’il s’agit selon elle d’une stratégie politique pour rassembler l’électorat chrétien derrière le CPL et que d’une certaine manière c’est le système politique libanais qui veut ça, en effet elle me dit que dans les communautés chiites et sunnites ces derniers sont tous rassemblés derrière un unique parti respectivement le tandem Hezbollah/ Amal et le Courant du Futur. Le Général ne peut donc, me dit elle, attirer des partisans seulement dans la communauté chrétienne d’où sa stratégie et son discours parfois communautaire. Soha considère également que le CPL est sans conteste un paravent à l’extrême droite chrétienne composé des Forces Libanaises et des Kataeb et soutenues par le Patriarche Maronite Sfeir. Enfin elle salue le soutien de la Résistance du Général Aoun et que dans l’histoire du Liban c’est la première fois qu’un parti politique chrétien de cette importance s’oppose si fermement à Israël.

La position de Soha en rapport avec le Hezbollah est mitigée, elle est admirative de l’organisation du Hezbollah qui oblige à ses partisans et militants de travailler et à ne pas compter uniquement sur l’argent du parti, et elle loue le rôle joué par ses institutions sociales qui aident et prennent en charge tout un pan de la société que l’Etat a délaissé. Elle soutien évidement la Résistance du Parti et ses actions armées pour défendre le pays. Elle me rappelle toutefois que la relation entre le Hezbollah et le PCL n’est jamais allé au delà de réunions et qu’aucune collaboration au niveau d’élections politique quelle qu’elles soient a pu avoir lieu faute d’accord sur un programme commun. Le PCL soutient la Résistance armée mais cela ne suffit pas à créer une dynamique avec le Hezbollah, en effet sur les sujets d’ordre politique, sociaux et économiques nous ne sommes pas d’accord, me répète t’elle. Le Hezbollah par exemple ne milite pas activement pour un Etat laïque, ou il n’est pas contre les politiques de privatisations de certains services comme dans le secteur de l’énergie. Enfin elle regrette le manque de volonté du Hezbollah de s’intégrer totalement dans les institutions libanaises et que du moment qu’on ne remet pas en question ses armes ce dernier s’acclimate à n’importe quelles conditions. Elle considère que le combat contre Israël et la construction d’un Etat social et progressiste vont de pair.

Nous en venons alors à la position de la Gauche démocratique, des anciens camarades de parti pour la plupart, sur la scène politique libanaise. Elle me confie son regret d’avoir vu Elias Attalah, et d’autres quitter le PCL et créer ce nouveau parti, mais elle condamne surtout la manière dont ces derniers sont partis sans vouloir entamer un débat de fonds sur le sujet de la discorde, la présence syrienne selon eux, dans le parti. Elle rappelle les faits de l’époque, la Gauche démocratique est fondée sur une scission à l’intérieur du PCL, car dont l’une des raisons selon certain membres ce dernier ne s’oppose pas de manière catégorique et totale à la présence syrienne dans le pays. Soha nie cet état de fait, et soutient que le PCL s’opposait à la présence syrienne au Liban et que le parti avait eu à faire à plusieurs reprises aux services syriens et libanais de sécurité. Elle reproche donc à ces ex membres de ne pas avoir voulu débuté un véritable dialogue au sein du parti et proposer une stratégie qui aurait pu éviter cette scission. Elle affirme également que la position adoptée par la Gauche démocratique, alliance totale avec le 14 mars, est contre productive et ne sert en aucun cas les forces de gauche libanaises.

Nous quittons alors un petit moment la scène libanaise pour parler des forces progressistes au niveau mondial. L’Amérique du Sud et le succès de la gauche dans plusieurs de ces pays nous attirent tout de suite, Soha me confie que cette période vécue actuellement par cette région lui remémore l’époque d’avant guerre civile libanaise ou les forces de gauche au Moyen Orient étaient très importantes et populaires. La différence, me dit elle, c’est que nous n’avons pas pu prendre le pouvoir et changer nos sociétés alors qu’eux sont maintenant à la tête de leurs pays et s’emploient aux réformes. Les forces progressistes chez nous ont manqué de réalisme et d’unité, ajoute-elle, souvent minés par des conflits de personnes tout en rappelant la farouche opposition américaine et des pouvoirs conservateurs contre les partis de gauche. Elle met en garde également les gouvernements sud américains contre les intentions américaines de démanteler ces forces ou de les mettre en difficulté à travers divers moyens politique ou autres. Nous parlons ensuite brièvement de la situation de la gauche en Europe, où Soha dénonce le manque de maturité politique des partis socialistes et autres à traiter de la question de l’Islam dans leurs pays et notamment du port du voile devenant par la force des choses un facteur de division au sein de la gauche. Une plus grande compréhension est nécessaire, conseille-t-elle, sans stigmatisation, une jeune fille voilée dans une école publique ne remet pas en question les valeurs laïques de la société ou de l’Etat dans lequel elle vit.

Nous arrivons à la fin de l’interview et lui demande alors son opinion sur l’avenir du Liban et du PCL. Elle me confie un petit espoir de changement mais pas dans un futur proche, la route est encore longue pour des modifications réelles de la politique au Liban. Elle est satisfaite que des jeunes ministres comme Zyad Baroud et Gebran Bassil créent de nouvelles dynamique dans leurs ministères respectifs. Un nouveau rapport avec les employés se manifestent permettant des réelles réformes du système. Quand au Parti Communiste, le constat est clair, ce dernier doit se renouveler et cela à tous les niveaux, m’affirme t’elle avec conviction. Ses conseils sont les suivants : « Commençons tout d’abord avec un rajeunissement des cadres, réinvestissons les universités en force pour transmettre notre message aux jeunes et les former, et changeons de stratégie en s’ouvrant davantage à l’autre, allons vers les autres, par exemple nous ne devons pas confiner nos conférences à Hamra devant une audience déjà convaincue mais se rendre à Achrafieh et au Kesrouan devant un public plus difficile ». La base du parti ne s’élargira pas sans ouverture vers l’autre, me répète t’elle. Elle loue d’ailleurs l’action et le dynamisme de l’Union des Jeunes Démocrates Libanais qui tisse des liens avec des organisations de la société civile partageant des causes communes sur certains sujets ou salue une de leur dernière manifestation qui consistait à se rendre à pied dans divers régions libanaises et à s’entretenir avec l’ainé de chaque village visité. Elle termine en me confiant que le PCL devrait prendre exemple sur les activités et l’enthousiasme de ces jeunes pour se réinventer et redevenir une force qui compte au pays du Cèdre. Nous terminons notre discussion sur l’espoir de Soha, et du mien également, de voir les forces progressistes redevenir des forces qui comptent dans cette région du monde.

Je vous est fait partager mes plus d’une heure de rencontre avec Soha Béchara, qui a été une actrice pour un Moyen Orient plus libre et plus progressiste, et pour cela nous lui disons bravo et merci. Elle est sans conteste un exemple pour beaucoup d’entre nous.

Comments
2 Responses to “Discussion à bâton rompue avec Soha Béchara”
  1. Merci Joseph et Paola pour ce témoignage. Malheureusement, le problème du PCL et de toute la gauche arabe (et même mondiale), c'est qu'il n'y a plus de travail intellectuel profond, sur déjà le communisme et son adaptation à l'évolution du capitalisme actuel, et sur son adaptation aux sociétés arabes principalement. Croire à une idéologie universelle comme si c'était une religion est une grande bêtise. En ce qui concerne la place des femmes, il faut déja voir la mentalité des hauts dirigeants et de la base du PCL… j'y étais et je sais de quoi il s'agit, la domination masculine est à tous les niveaux, et dans tous les esprits, juste édulcorés par certains clichés dits "révolutionnaires" et qui ne mangent pas de pain… mais il n'y a eu jamais un travail profond sur la place des femmes, l'image de la femme; Souha est parmi les exceptions dans le contexte de la résistance d'une certaine période, la situation s'est bien dégradée depuis…Merci

  2. joe says:

    merci Alissar,Ta contribution complete tres bien cet article et je partage ton avis sur les problemes que tu enumeres. Il y a un reel travail a faire a tous les niveaux et notamment sur la place de la femme et de son role dans la societe. Sur la question de l'adapatation d'une ideologie a differente societe, je pense que tu touches un point tres juste et fondamental. Frantz Fanon mettait d'ailleurs en avant la necessite pour chaque idee politique de se melanger a la culture locale ou indigene pour permettre son integration par la societe et ne pas etre rejetee par la population.en tout cas merci pour ton commentaire qui est un temoignage important et instructif de la situation et qui veritablement complete vraiment bien cette article

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